Les petites ruines du monde méditerranéen ne suffisent plus au besoin de ruines qu’éprouve mon cœur dévasté. Il me faut la désolation, les cataclysmes de l’Orient, ses vastes destructions de races, ses déserts. La salle des Niebelungen ne me suffit pas. Il me faut la grande plaine du monde indien où tombent par cent mille les Courous et les Pandous, ou bien l’absolu désert, le Dernier homme de Grainville.

Jules Michelet, Journal, avril 1840.

 

Adieu dit la fumée
En décrivant ce que le feu a consumé.

Nelly Sachs, Partage-toi, nuit, 1968.

 

 

« Là où il n’y a pas d’homme, efforce-toi d’être un homme. »

Viens, amour, érafle la nuit en tombant dans mes bras, roule à l’envers jusqu’ au commencement.

Et je l’ai répétée, la litanie, je l’ai bue jusqu’à la lie. Demain, demain si je passe cette nuit je t’écrirai mon amour, et j’écrirai au monde ma peine immense sous son ciel aux poudres minérales, car je ne suis qu’une enfant morte à dix-huit ans, au tombeau fraîchement profané une décennie plus tard dans le crépuscule d’une barrière de corail renversée.

Je suis l’enfant formolée pour étouffer les flammes crépitant autour d’elle, qui a fermé ses yeux sur tes foudres, les a rouverts sur tes foudres et se trouve incapable de les fermer à nouveau, effarée d’avoir pu si longtemps dormir.

Et j’ai voulu vivre avec toi ma vie, mon pauvre amour bancal. J’ai assis ma suprématie sur autant de pieds cassés, tout nous a renversés.

Nous sommes, avons été, serons. Nous, de l’autre côté du monde derrière les fleuves et les poubelles, croisés de noir et de fièvre, nous régnons.

Mon pauvre amour, nous ne sommes pas même l’ombre de l’autre tellement nous nous tenons.

Ne reste que notre nausée récurrente, notre fatigue extrême, les jambes d’une biche juste née sous les fureurs agonisantes du lion touché au flanc.

Nous sommes, avons été, serons. Nous, de l’autre côté du monde derrière les fleuves et les poubelles, croisés de noir et de fièvre, nous régnons.

Mon pauvre amour, nous ne sommes pas même l’ombre de l’autre tellement nous nous tenons.

Ah mais… la reprise. Ne pas choir. Reprendre.

Jusqu’à ce que l’obsession libère la vérité dans sa boucle incessante, qu’elle se dresse et fasse taire les pauvres mots épuisés, je les répète, tous ces mots-valves, qui détournent les barrages dans les gorges. Seule, je ne peux pas me terminer. Termine-moi.

Mon pauvre monde, élevé, isolé, imprenable, je t’ai trahi pour le retour messianique des caresses du vide. Mon pauvre amour j’ai misé à nouveau toute ma force à remplir les creux de ton ravage. J’y ai déposé mes larmes erratiques, tes caprices d’empereur trop jeune, mes dégouts éclatant de rire devant le monde morcelé, insuffisant, tes désirs inassouvis de tragiques interférences.

Mais nous sommes deux, deux c’est peu. Mon pauvre amour, encore, ils s’étoufferont de nos insolences et nous broieront pour la survie de leur espèce tarée. Nous serons les nouvelles roses de rien, de personne, les races vidées, enterrées sous l’opprobre. Je me bats, je te protège en moi mais ils gagnent, progressivement, à nouveau tu repars.

Dans le silence de leur rictus malades, alors, tout se refermera sur nous, rien ne nous honorera.

Car c’est ainsi que l’amour finit, non dans l’éclat mais dans un souffle inaudible. Le souffle de celui qui se retire, à jamais condamné par sa pauvre voix cassée, ses disques de chagrins rayés dans lesquels le diamant saute pour rejouer à nouveau l’espoir, pour trébucher sans fin sur une poussière mortelle, moqué par les précieux.

Dans une tristesse dégueulasse, les yeux creusés et la bouche close, asséchés par les cœurs déserteurs, les âmes déloyales, nous nous promettons encore un adieu fatigué et indigne.

Car il est indigne que tu partes les yeux noyés et le ventre sourd, butant sur la charge impossible que mes mots d’enfant armée viennent grossir jour après jour, ma prison de lettres, de sons, d’idiomes fous et dansant dans ton air saturé.

Va, je ne sais plus rien dire. Je ne suis jamais aussi mauvaise que lorsque j’invoque des termes pour te tisser, te reprendre, ne jamais te laisser partir. Toujours tu les dépasses, et le fer des coups mal portés laisse dans ma bouche sa trace amère. Va, je te laisse partir, aucune convocation, aucune invocation, aucun des sortilèges que mon monde apprend à produire ne sera jamais à la hauteur de ton infini lézardé, fracturé de craintes chroniques irrationnelles.

Tu m’abandonnes encore, en me fermant les yeux mais cette fois-ci, je mens, mon pauvre amour. Sous ta paume ils restent ouverts, et je vois toutes les lignes promises qui s’emmêlent sur ta peau chaude et fine, j’y vois tous les fossés, les arbres qu’on a brisés dans nos embardées, j’y vois et je m’y accroche, à ta main, pour l’embrasser, dernier attentat à la sagesse qu’il me faudrait glaner.  Tu m’abandonnes et tu ne sais pas. Ce que j’ai vu. Je l’emporte avec moi. Tu abandonnes une enfant en lui arrachant les armes qu’elle avait sculptées dans l’os de ton souvenir. Tu lui reprends ses totems et ses protections elle devra tout refaire. Elle te cherche en vain t’appelle doucement et ne retrouve rien du monde qu’elle croyait connaître sans toi.

Cette enfant brisée par le large qui a éteint ses yeux sur les tiens à dix-huit ans, qu’on a déterrée treize ans plus tard, les cheveux longs et les ongles immenses, pleine d’un monde luisant sous la terre, muette, impossible à dresser.

J’invente maintenant que tu es reparti. J’invente pourquoi je suis revenue à la vie. J’invente pour supporter que j’y suis revenue sur un mirage, que ton image déjà vacille et s’éteint me laissant réveillée seule sur la terre retournée, terrifiée dans une nouvelle nuit inconnue où brillent des objets que je ne sais comment toucher.

Mais si je la traverse, mon pauvre amour, j’écrirai demain une lettre morte au monde, une dernière qu’il ne lira pas, et je retournerai dormir, et vivre avec toi toute ma vie enterrée et secrète, effondrée sous la lumière d’une barrière de corail renversée dans le ciel, illuminée.

Mon pauvre amour, j’avais une telle soif de vivre survivant à mes obsessions, je n’ai pas même pu t’accorder correctement mon cadavre en offrande. Je t’ai porté partout où le monde m’attendait, je t’ai montré, appris, t’ai chanté des chansons, j’ai prié trop de dieux et portés mes regards le long des mers les plus lentes, les plus grises, les plus capables de bercer mes messages vers ton cœur incertain.

« Et voilà ! voilà ! C’est exactement ce que je craignais. Je goudronne la plume. Je tire à blanc par trop d’excès. Je vais tout éteindre. »

« Mais il ne fait plus partie de ton monde, simplement.

– Alors c’est qu’il est mort en route, quelque part. Il n’a pas pu renoncer à ces sphères. Pas lui. Il a dû mourir. Nous ne sommes plus peu. Je suis toute seule. S’il n’existe plus, s’il n’a pas existé, ce n’est pas que nous sommes peu. C’est que je suis seule. Tout le monde ne peut pas se tromper contre moi. C’est que je suis folle et j’ai tout inventé. Mon passé n’existe pas. Je ne suis plus personne. »

« Et puis il faut le dire aussi : j’en ai ras le bol de ce destin qui se fout de ma gueule, qui donne et reprend, brouille et éclate un moment tout le petit pour me montrer le grand, que je puisse bien comprendre qu’il existe mais comme hors de portée pour ma petite personne qui se tend de toutes ses forces qui ne sont jamais suffisantes. J’en ai marre de rester en vie pour faire plaisir à tout le monde, marre qu’on m’enferme pour des phrases comme cela, et de m’empêcher de les dire pour jamais inquiéter personne quand tout m’inquiète moi, comprenez. Rester en vie est un sport de combat, quelle chance, mes gants sont comme cousus, je prends des coups j’en rends je me couche jamais, alors foutez-moi la paix. »

« Je suis foutue parce que je m’inquiète pour lui. J’ai à nouveau totalement disparu de mon collimateur, j’entends pas les signaux d’alertes pour moi, j’entends plus rien. J’entends pour lui, comme s’il était une de mes foutues créatures. Mais je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas créé pourquoi alors je m’inquiète ? Je m’inquiète pour lui et il me touche. Son vide me touche. Sa lâcheté, son immense faiblesse. Sa part d’ombre excède la mienne, j’en serais vexée si je ne l’aimais plus encore parce que je suis constamment sur le point de le perdre. Je l’aime comme je l’ai aimé à seize ans, mais sans plus jamais le détester dans les silences, on en a trente et je m’inquiète pour lui, parce qu’il faut qu’il dure, il faut qu’il dure au moins aussi longtemps que moi, même séparés, même pour toujours séparés et même s’il en aimera encore et toujours d’autres il faut qu’il soit quelque part, qu’il respire de mon air, pour le reste, c’est assez. »

« J’ai simplement écrit encore une fois pour pas crever. Rester en moi en ce moment est trop dangereux. Je ne sais plus rien, tout vole et va se reposer. Je ne suis pas dans la perspective illusoire de mourir, ce serait fait, ce serait facile. Rien n’est jamais terminé, mort ou non. Pour autant je trouve cela extraordinairement difficile de vivre pour attendre de voir se reposer les particules, sans savoir quel monstre elles vont encore composer, un monstre effrayant de tristesse, que personne ne pourra plus jamais regarder. Tiens c’est drôle, je pense à Alejandra. À ‘She’s so lovely’. Mais je ne suis pas une putain de fiction.»

« Non, non je ne peux pas avoir écrit cela : ‘Alors j’apprends à être fière au contraire de tenir à cette idée plus transcendante d’un amour qui te fait et te défait, aussi intense en face des pouvoirs de destruction. En rééquilibre de ces vides à la con. Plus personne ne sait, ne veut faire cela, je crois que beaucoup ne savent même pas ce que l’amour vrai est, et de l’avoir appris jeune, je n’en suis que plus isolée de ces mascarades qui ne signifient rien pour moi.

Moi je n’ai peut-être pas accompli grand-chose mais je t’ai aimé au point de m’oublier, de partir, de me brutaliser aussi pour comprendre les limites. Mais c’est toi que j’ai aimé. Pas une image glacée à faire correspondre coûte que coûte. J’ai aimé ta fièvre, tes passions, tes tristesses, tes tragédies aussi. J’ai aimé que tu sois en recherche, en doute, que tu l’avoues, que tu le combattes. Que tu sois faible ou brillant. Que tu ne mentes pas. Que tu sois navré d’avoir cédé aux facilités, ou aux cruautés. Que tu témoignes sans cesse de ta confusion ou de tes certitudes comme des éléments que tu ne maîtrises pas. Mais surtout j’ai aimé ta puissance et tes yeux violents, bleus noirs, d’une fausse douceur, qui sidèrent par les océans démontés qu’ils charrient. J’ai aimé ton cœur, immense, ton égoïsme de protection pour que les rapaces ne te prennent pas tout, j’ai aimé ton rire à la face du monde, j’ai aimé tes libertés, tes insolences.

Mais aussi nous nous sommes échappés encore mineurs et nous avons mendié dans les rues, dormi dans des structures inachevées. Aidés par des anges nous sommes revenus à bon port, perdus presque à jamais dans les vapeurs de shit à Tanger. Je ne me suis jamais pardonnée d’avoir tué notre enfant qui s’était invité. J’ai été sanglée dans des pièces blanches parce que je refusais qu’on nous sépare, je refusais de souffrir et je buvais n’importe quoi pour tout éteindre. Rien de plus. Ils m’ont mise avec des types, fallait voir. T’es venu me chercher. Tout le monde s’en mêlait, tout le monde nous faisait chier, je me suis ratée une troisième fois, j’ai bien vu leurs regards affligés. Cela ne faisait qu’empirer. Je ne pouvais plus bouger, mes moindres souffles étaient suspects, j’avais tout faux tout le temps. Un jour j’ai tout jeté en tas, j’ai giflé ta mère et je suis partie. Je me souviens de cela. Tu n’étais plus dans la pièce depuis longtemps.

J’ai essayé d’écrire, un peu plus tard, sur nous. Raconter une histoire. Je n’y arrive pas. C’est trop, les formules les plus poussives n’y parviennent pas.

Normalement, une fiction, une légende se termine. Souvent mal. J’aurais préféré une fiction.  J’ai été longtemps déstabilisée par l’impression de ne pas finir justement. De devoir muter à partir d’une violence immense de sentiments et de voir la vie cruellement s’écouler à côté, comme si de rien n’était alors que mon monde à moi semblait terminé et donc déjà derrière. Qu’on ait échoué m’a torturée mentalement très longtemps. Quelque chose n’allait pas. J’ai longtemps refusé de te laisser partir dans mon cœur, et pourtant, si jeune, j’ai dû en laisser entrer d’autres. Ces mélanges n’ont rien donné de mémorable, forcément. Tous les autres se sont situés à des niveaux différents, avec des grands bonheurs, encore quelques grands chagrins mais jamais rien qui ne me rappelle que je suis vivante dans un monde parallèle qui surplombe l’autre, et dont la puissance me permet de traverser le réel justement, sans trop d’encombre. Le fameux courage de l’amant, tu vois, qui m’avait fait faire des choses inouïes pour toi, sans me soucier une minute des conséquences. J’avais remplacé ce courage par l’effroi de conservation, disons que j’ai gelé ton souvenir sous cette couche de glace, pour me souvenir que l’amour brut tue, aussi, et que si je voulais vivre un peu dans ce monde réel, avec des semblables etc, et bien j’allais devoir me méfier des hommes comme toi. Je me méfiais pour rien : il n’y a pas d’hommes comme toi, il y a des hommes pour d’autres femmes, mais toi, tu es ta propre espèce, qui reconnait la mienne. Et on ne peut pas éternellement fuir les siens.

Mon amour pour toi m’a menée à ce jour. Il est la ligne invisible qui a fait office de tutelle, que j’en aie conscience ou non. Mais tout a découlé de cela. Que je le vive pleinement ou que j’aie eu à tenter de m’en remettre, de t’oublier, d’apaiser ma peine immense, mes vertiges sans toi, toute seule dans un monde hallucinant et sans donc ce courage que toi seul m’inspirait et que j’ai dû puiser par la suite en me souvenant de ce qu’il avait été, comme un hommage à ce qu’on a fait de plus beau, j’ai réussi à me maintenir hors de l’eau et à trouver quelques moments, parfois longs, de récompense et de pleine lumière.

Je croyais que je m’étais refermée. Entière seule, forte sans éléments extérieurs. Qu’un autre ne pouvait pas coexister en moi. J’avais juste apprivoisé le vide laissé par ton absence. Te revoir à tout rouvert, mais ce n’est pas une vieille plaie affreuse qui se révèle. Il y a cinq ans, sans nouvelles depuis des années j’ai soudain vu naître ton fils ailleurs alors que je mâchais les dernières saveurs amères d’un mariage mensonge. Je refusais d’affronter la terreur de t’aimer encore. J’étais encore gelée dans la crainte, je n’avais pas encore pris acte que mon relatif bonheur passerait par le fait d’affronter mes dossiers, et d’incarner surtout, même si c’est au prix de sacrifices sociaux ou de conventions actuelles, d’incarner au maximum dans le réel tout ce que me dictent mes idées d’une vie vécue, assumée, toujours libre si l’étau devient trop contraignant, et ceci parce que j’ai commencé ma vie avec toi, ma vie folle et forte, dingue et belle, et que je n’entends pas la trahir.’

 Non, non je n’ai pas pu écrire cela. Non, non, j’ai dû rêver encore, je n’ai jamais envoyé cette lettre. Je n’ai jamais reçu de réponse. Nous n’avons jamais existé. Je ne suis pas celle que je croyais. »

Je ne suis pas celle que je croyais. Moitié patiente de ton armée dissidente, non, non, plus rien. Je ne suis rien de mon passé.

« Je t’aime, je vais rester dans les parages. Je suis heureux. J’ai comme un abîme qui s’ouvre quand je pense  à toi mais je vais sauter. Tout, à côté de toi, paraît fade. Avec toi on ne s’ennuie jamais. / Ce n’est pas le moment. Il n’y a pas de « nous ». Je voulais être seul. C’est le bordel tout autour. Je refuse d’être distant avec toi. Je vais m’en tenir à rester seul.»

Comprends-tu donc ces dimensions, ce réel italique et surfait dans lequel chacun de nous se couche, et les cercles supérieurs, droits, assurés ? Comment savoir quelle inclination prendre. Nous ne sommes que mensonges à nous-mêmes. Nous vivrons désossés de l’autre, alors, puisque c’est ainsi, carcasses pantelantes et amnésiques, mais nous serons encore fiers de vivre dans ce monde étriqué. On nous dira que nous avons eu raison d’y vivre. Nous serons ceints des lauriers fanés des braves qui ont enfin renoncé. Mon pauvre amour, bientôt, nous ne serons plus que de pauvres mots épuisés, éparpillés et sans mesure, il est trente ans passés, et nous n’avons toujours rien fait de nous deux.

Demain, si je traverse cette nuit, si elle consent à se partager en deux pour que j’y puisse marcher, j’écrirai une lettre morte au monde et je retournerai dormir contre ton sein froid, souriant de tes promesses vaines, caressant tes faiblesses souveraines, dans mon tombeau d’enfant éteinte par tes yeux, rallumée par tes yeux, seule aux cheveux et aux ongles refusant de finir.

« Et le bruit de la rue fait irruption derrière moi, j’avale ma salive en secouant doucement la tête, un sourire indéfectible aux lèvres. J’ai encore écrit trop fort, mais personne n’a rien entendu. Le monde s’écoule, on me parle, je racle ma gorge et soudain aucun son ne sort. À la bonne heure. Ce cher honneur est sauf. Le calme triomphe enfin, ultime épreuve à supporter. »

FIN

 

 

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