Il existe un chemin qui ne paie pas de mine, à Bandol, qui descend de la résidence de mon grand-père à la plage. Un chemin constitué à la va-vite par la rigole d’évacuation des eaux et qui descend en passant sous la voie ferrée derrière des habitations sommaires ; une voie d’égouts asséchée depuis longtemps, qu’une végétation luxuriante à l’odeur parfois suffocante a recouverte ne laissant de béton que de quoi poser ses pas l’un devant l’autre. Un raccourci miraculeux dans les plantes et les cigales, les arrière-cours et les chatons sauvages qui nous observent, méfiants. Des chatons comme figés dans l’âge, comme toujours les mêmes années après années, qui dorment ou se battent, grognent et feulent, les adultes abonnés absents.

Il y a l’odeur, et le silence bruissant, mais aussi la lumière, qui semble reprendre ses droits.

En arrivant vers le  mince croissant de sable léché par la splendeur, la mer adorée et salie, tôt sous la caresse encore amie d’un soleil dépouillé, seul, on croise les corps noueux et magnifiques, cuivrés, ornés, des vieillards d’ici qui nagent à l’aube. Et ce regard du sud impossible à révéler sur un négatif, qui plonge direct et droit, noir mais radieux. Des diamants d’existence pure conscients d’un terme prochain.

On a derrière nous, en ombre qui attend sur le chemin, l’année. Cette année d’impatiences, de labeurs, de souffrances, parfois. Une année d’éclats de voix et de rires, de peurs paniques, de nausées du décalage. Une année de crashs et de festins lugubres, de discours mécaniques dans des postes éreintés, de regards vides et parfois, dans une fulgurance, tristes à n’en pouvoir plus supporter. Une année d’amitié, de conflits, d’atmosphère qui enflamme les objets projetés de l’orbite. Une année où le cœur, malgré l’aridité, n’a pas encore lâché.

Tout nous attend pour nous reprendre, mais passé le chemin, et les chats, et les plantes inconnues, la mer lisse et fidèle se montre à toi, se découvre et t’emporte dans son apparente immobilité.

Le corps presque nu palpite sous l’inquiétude respectueuse d’affronter la masse d’eau, d’éviter les roches saillantes et coupantes, cruelles, dissimulées. Je connais l’impossible traversée vers l’Île rousse, celle qui me noierait assurément, je rêve doucement, l’eau aux genoux, que je peux y arriver. Je pense aux failles, dessous, qui ne me feront jamais aucun mal tant je les ai chantées jadis, sincèrement, leur sacrifiant des années, oui, des larmes et des articulations. Je murmure au souffle de sel qui s’échappe du mouvement ma déclaration inconditionnelle, il m’entend et me berce. Ici, je suis aimée.

Il a fallu tisser de nuit, toute l’année durant, une présence impossible pour la journée féroce, une protection dorée, insoluble et forgée dans l’inoxydable, pour préserver les flammes à nu. Ici, tout peut s’enlever. Le trop-plein est immédiatement absorbé, la peau tannée et brûlée, trempée comme une épée brillante, inusitée. La béance du monde, ouverte chez les Anciens quelques jours dans l’année, durant laquelle l’on craignait de partir au combat ou d’épouser, est refermée.

Plus tard on retrouve l’appartement vacant, peuplé de songes elliptiques, de varicelles, de Pastis, de fumée. De téléviseur au volume faible, qui crachotait dans sa neige des vidéoclips périmés et mélancoliques, où de grandes dames belles embrassaient, alors que je me tenais au fond et couchée, petite, des hommes bruns et gominés. De coupelles de lait qu’on descendait avec ma sœur aux chatons pelés et affamés réfugiés sous les buissons de lauriers roses. Les crapettes et les réussites alors que le plomb fondu coulait du ciel sur les volets rouillés. Les cigales qui s’arrêtent brutalement, nous plongeant seuls dans nos angoisses d’enfants. Les trains qui s’égrainent du chapelet de la gare dans une litanie ronflante, les cigales qui reprennent, et notre souffle avec, le jour est revenu, la mer promet de nous revoir.

Appuyée au balcon du sanctuaire, où jamais personne d’impur n’a pénétré, mais toujours les cœurs dignes de supporter la lignée, je regarde les visages souriants qui m’accompagnent. Je ris et remercie très profondément, rien en surface, car ce n’est pas le même rire que je convoque alors pour les parades du dehors. Mon sourire cache, mon absence de sourire cache, je suis emprisonnée et seul ce balcon me libère. Il me rappelle qui je suis, d’où je viens, loin des mots abyssaux, des incroyables turpitudes des phrases alambiquées que je lis trop, l’année. Toutes ces années terribles au sein du monde tel qu’il est, je dois affronter l’urgence pathologique de trouver un refuge pour pleurer à l’abri des commères. Ici, je ne pleure plus. Je savoure, j’anticipe, je suis au-dessus et dedans, j’appartiens à cette ville moche, balnéaire de béton et dont je ne sais rien. Car là n’est pas le lien.

J’enfile un pantalon léger et un débardeur trop petit, je sens sous mes pieds le marbre rafraîchissant qui embrasse et souffle sous les plantes, sur les irritations du sable trop chaud. Les cheveux mouillés je suis tout à ce que je fais, et sens, dans ce canapé dont le plastique du revêtement me colle et m’empoigne au moment où je m’y abandonne, un livre dans une main, un verre de rosé de l’autre. Jusqu’à ce que mort s’ensuive, me dis-je toujours quand je commence un livre et une bouteille. Les deux finissent, je suis toujours vivante.

Et finalement assez heureuse de l’être, même si je ne sais plus combien d’heures ni de pages sont passées dans la fracture de temps que propose l’ivresse. Je n’ai probablement rien compris à ce qui vient de se dire, aux secrets qu’on s’évertue à me susurrer au moment où je suis le plus disponible mais qu’une tragique diversion ne me fait pas encore entendre.

J’écoute les trains, et l’absence des cigales. Je n’ai plus peur. Je suis toujours vivante, moi, mais la crainte s’est déplacée : certains manquent à l’appel. Je ne traverse pas le temps. Je suis debout au milieu d’un paysage qui défile, de personnes qui bougent en accéléré, le temps me traverse, et je rate des stations. Le vertige est réduit lorsque j’écoute revenir les cigales et que les rayons saumonés dansent enfin sur le plafond, alors que je repose un corps qui n’est pas fatigué. Je géolocalise alors très nettement ma place fixe dans l’univers, que parfois, au gré d’efforts insoupçonnés, je fais se mouvoir avec moi, comme un grand cercle dont je déplace le centre.

Concrètement, tu vis comme tout le monde. À cette différence près peut-être que rien n’est trop subi, car il a déjà été évacué. Tu as fait des choix construits suivant ta logique, qui aura soigneusement échappée à la plupart. Tu as canalisé les forces vers des éléments fournisseurs d’énergie plutôt que de tempêtes, et même tes tempêtes éclairent des régions. Tu refuses les médicaments parce que tu as compris, enfin, la différence entre la maladie et le don. Quitte à trouver parfois extrêmement difficile de respirer ou de dormir, tu te concentres sur le minimum vital en attendant les festivités d’une perception assagie et rassérénée de ton avenir inclus dans celui des autres.

Tout semble enfin en place, tu dois maintenant apprendre à manier l’appareil.

Mais présentement, allongée sur le lit de tes promesses juvéniles, tu trouves que tu ne les as pas outrageusement trahies et ce sentiment surpuissant en vaut mille médiocres autres, ceux dont tu manques tellement la plupart du temps.

Lorsque tu mets tes jolis talons pour descendre à la place de la République, le corps gainé de soleil et de sel, à peine entravé de peu de tissu, tu penses que tu ne sers à rien. Ou plutôt, que l’homme qui pourrait te serrer par la taille est resté plus loin, sur le chemin de l’année.

Qu’il ne peut percevoir, de sa tour hermétique, les bouffées extatiques que tes seins promettent en gonflant sous l’étole, les profusions véritablement aimantes que tu prodigues en lançant tes bras vers le ciel, qu’il devrait recevoir et presser sur son cœur. Les étreintes proprement délirantes que tes cuisses pressentent, que ta peau réclame alors que le soleil éteint a passé le flambeau aux trainées obscènes et lactées. Tu tentes dans une fusion évidente avec les sphères qui dansent sur ton plafond, de lui transmettre ta langue fraîche et ton haleine intense des odeurs de son corps mêlées aux tiennes, le baiser qui boucle les contorsions entre son aine et son ventre, ses aisselles et son torse pour revenir à la bouche première, réceptacle prodigieux des paroles et des fluides.

Lui, l’honneur, qui pérore tout son temps humain à regretter l’absence et refuse de te voir, qui lui tient la main. Qui te voit mais malgré l’atroce évidence de vos points de jonctions proprement orgasmiques, refuse la joie et parie sur le rien d’un éternel vidé.

Alors tu reprends tes seins tendus, tes bouches pleines et tes cœurs explosifs, tes absolues certitudes d’implantation dans cette rizière aux multiples plateaux, tu caresses tragiquement les lotus couchés et tu repars toujours aussi seule au centre de ton univers. Giflée par la crainte et le délai des plus malins, des blablablas sur mesure, incapables de venir et tu souris encore, assurée, isolée, que l’homme se trompe et s’enlise et que tu ne peux rien pour lui, car tendre ta main, ton cœur, ton avenir et tes seins ne suffit toujours pas, et tu retombes, essoufflée, éviscérée, humiliée mais toujours reine. Toujours, l’amour te redresse, te démaquille, dénoue ton ventre et te remet en selle, et il est toujours devant toi, le prolixe hidalgo qui refuse l’offrande. Que tu ne fustiges même pas, que tu protèges et comprends, chéris et caresses en secret, alors qu’il trépigne et virevolte, incapable de t’appréhender dans son monde fantasque.

Toi, protégée par le sanctuaire, assurée sur le lit de tes quinze ans, tu le contournes, le dessines dans l’air, lui chuchotes des insanités, écartes tes tissus et tes genoux de peau douce, et le convoques en des noces furieuses, électriques et fulminantes. Il n’en aura rien su.

Lui reste le roi, pénible et puéril oui mais le roi, et tes guitares hispanisantes virtuoses l’enveloppent de mélopées vertigineuses, il est toujours le roi en toi, dressé et immortel, invisible mais senti au plus profond des chairs. Tes fuites ne te méprennent pas, il est le seul à te rattraper sur le balcon de la citadelle imprenable du sanctuaire. Et tu comptes sur tes doigts les heures saines qu’il te reste avant que le grand feu ne te laisse tas de cendres, incapable, consumée, défigurée du chagrin de le rater.

Mais le matin les cigales reviennent. Le sentier des douaniers offre des promesses autrement accessibles. Les crêtes et les calanques s’enlacent et génèrent la beauté sans la chair, les ahurissantes descentes d’organes sur un pneumatique instable qui dépasse les roches roses, défile les côtes qui nous font dévorer un littoral sacré, taillé par la main des dieux. La plongée vers les lieux interdits, les flancs de montagne qui menacent de combustion spontanée.

Tout ici s’oublie. Tout prend de la mesure. Tout s’élève et ne retombe qu’avec la délicatesse des plumes au vent. Pas de fracas ni de puanteur urbaine, pas de frénésie pixellisée, le temps d’aimer, de voir, de souffrir, de désirer, de sentir. Une semaine d’arrêt qui commence sur le chemin damé de chats abandonnés et de plantes improbables. Puis la mer, puis le feu dans les cheveux, puis la peau abrasive, les délires d’amour imputrescible, les ivresses, les romances, les souvenirs, les dalles marbrées, les douches glacées, les livres graissés par les huiles, les cœurs bombés, les larmes contenues, les appels à l’immense, les descentes sur les roches, les festins de poissons, les cocktails de trop, les quais et les grand bateaux tristes amarrés, les casinos vides, les escaliers glissants, les pins envoûtants, les eaux bleues, les eaux si bleues qu’on donnerait son sang, les feux, les silences, les cigales, les trains, et le roi, toujours planté profond, où qu’on aille, malédiction divine, un jour brisée, un jour célébrée en une noce heureuse, qui sait.

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