« Puisque tu n’es à l’abri de rien, essaie toi-même d’être l’abri de quelque chose. »
Ida Vitale

La fièvre boréale

C’est l’heure, c’est l’heure de la fièvre boréale ! elle ondule au-dessus de moi avec ses verts cassés, froides interjections d’un ciel fatigué d’attendre que je cesse l’obstruction permanente à toutes ses énergies. Accrochées dans les volutes cinglantes, des perles de chaud, au fushia magnanime, raniment in extremis mes membres gelés. Et c’est l’heure de la fièvre boréale, chaud-froid exubérant, impossible compromis, lutte à mort contre le tiède. Je boirai, glacés, les baisers à ta bouche morte avant qu’on la scelle pour toujours, ou je prendrai, grandes brûlées, tes mains entre les miennes et que nos peaux se fondent.

J’avais cessé de croire. Ils ont failli se fâcher. Mais tu es venu, tu es venu et je n’en reviens pas. Toutes les journées qui se lèvent depuis sont de bien belles odyssées, saccagées de couleurs en conflit, poudrées de pigments souvent irrespirables, promesses de nages à contre-courant contre les roches coupantes des grottes qu’il faut quitter car c’est l’inondation, mon amour, c’est l’inondation et personne ne viendra nous chercher. Il faut se tirer de là.

L’encens

Dans la poussière de sa dernière traînée, éphémère comme tout ce qui luit au fond de la fin des derniers hommes debout, conscients de n’être rien du tout, ouverts, nettoyés pour recevoir l’or chaud qui moule leur beauté, recrachée sur la plaine où viendront la photographier de rapides passants ne souhaitant pas rater l’heure du dîner, je te vois. Je tiens l’encens au-dessus de moi, dans la pénombre, et sa fumée se détache sur le mur pourpre. Je danse avec la braise, papillon fou d’un autre monde, j’écris des langues oubliées en nouant les volutes, je ris, j’écoute cette musique de La Ligne rouge, qui déploie les boucles pour respirer, pour retrouver son chemin, partout, et être là, ensemble.

On pourrait la regarder d’Ailleurs : elle serait belle, dévorée par son sourire, inconsciente d’être vue, abandonnée de tous. Loin de l’homme qu’elle aime, qu’elle n’a jamais vu, qu’elle ne pourra jamais réellement voir, qu’elle tisse et détisse, remet inlassablement sur le métier de son cœur, paupières fermées, et la voici qui danse avec la fumée odorante, la voici retenue, figée dans cette éternité que son centre lui intime. Regarde, comme elle te regarde, elle. Regarde, comme elle mange tes yeux. Observe, comme elle infuse son adieu, brûlée, déjà en petit tas, par terre. Elle reste, aussi, dans ce ballet suspendu de senteurs homériques, elle demeure, après le dernier évanouissement des cendres dans l’air. Imprégnée, une effluve, qui se rappellera à toi dans un mouvement, un courant, à travers une porte : ah laquelle ? et tu courras dans tous les couloirs pour la rattraper, la retrouver, tu les ouvriras toutes, tu sentiras, fou, le cou tendu vers le ciel, tout ce que tu pourras sentir, rechercheras le flux où elle sera partie se perdre.

Tu seras peut-être le dernier homme après la fin des hommes, à courir encore après elle, à n’avoir jamais oublié cette odeur, et la braise, et le ballet : la promesse, le secret. C’est toi qui la tiens. Si tu l’oublies, c’est la fin dernière, qu’on ne permettra pas. Vis, et danse, claironne la braise. Ne m’oublie pas, dis la fumée. Je reste avec toi, réponds le parfum. Je ne suis rien, murmure la cendre. C’est notre danse, notre destin, notre beauté. Nous ne sommes pas d’ici.
Juillet 2021

*

En vol

Attention à tout ce qui
De la main de l’homme terrasse
Ils ne nous souhaitent pas
En vol

*

Tu lis une suite de mots
Sans importance, crois-tu
C’est ignorer qu’au cœur de leur brillance
Tu te tiens, partout

*

Le départ

C’est un écran opaque, ton dos
Le soleil occulté
L’aura ourlée qui demande à fuir
De tous côtés

C’est une pierre dure, ton front
Contre ma joie posé
L’unique réponse froncée
À mes demandes d’éternité

Il faudra se laisser partir.

*

Il faut. Je vais.
Mais non : dans l’angle, le vrai.

*

Et alors c’est ce cri soudain
Rauque, éperdu,
Comme celui de l’oiseau blessé qui se traîne sur le lac, désordonné
Qui se sait perdu

Je pose sur lui ma bouche.
Tous les êtres du monde seront aimés
Sous cette bouche posée
Sur l’oiseau blessé, affolé de se perdre

Il ne va pas mourir sans mon baiser
Ni ma promesse,
J’ai assisté, au détour de ma ronde, à son trépas
J’emploierai toutes mes forces et ma lumière pour le faire revenir.

*

Les contes de l’été indien, extraits.
Juin-Juillet-Août 2021

***

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