Elle reposa son verre en souriant. Elle ne voulait plus dire « je », à nouveau, pour se distancer, un peu comme courir plus vite en vain, sur place, comme une folle qui regardant par la fenêtre pense que c’est elle qui pleut, qui pleut à lier.

Il y a plusieurs problèmes, se dit-elle. Elle décida de s’y arrêter par désœuvrement.

Le premier, le plus ennuyeux pour ses affaires, étant cette raison refusant de céder. Au contraire, elle était de moins en moins perturbée, bien que consciente d’être et pour toujours partiellement consumée. Bien sûr que sa force monstrueuse était une composante de taille. Rien ne cédait jamais trop en elle, tout tourbillonnait et se reposait à nouveau, en place, ironiquement. Les distances parcourues pour trouver un point de rupture la laissaient épuisée, ravagée de douleurs diverses, alcoolique mesurée, enfermée des jours durant par défi, mais toujours saine. Elle glissait alors vers les nuits tranquilles, le thé vert et la mesure, les sourires polis et les sorties patientes, elle reposait à nouveau son verre en souriant n’ayant aucune volonté de se supprimer à petit feu par des pratiques indignes de son QI.

Puis elle s’effondrait. D’une certaine manière, de moins en moins, et surtout pour le geste. Parce qu’il le fallait pour marquer d’une référence précise ces vides inouïs insérés dans son cœur, ces vides qui viennent effacer d’un coup de gomme un territoire connu pour le remettre en jeu. Elle pouvait alors les justifier humainement, comme un animal terrestre fouille le piège où est retenue sa patte brutalement arrachée, puis lèche le moignon en gémissant doucement. La vérité froide s’approchait pourtant probablement plus d’un coup de gomme peu douloureux mais libérant la pâleur d’un écho frappant contre le torse, une légère absence qui prendra plus de place. Elle le savait, elle s’en débattait. Il lui était encore important de marquer chaque coup d’une entaille sur sa crosse, comme elle pensait encore, sans finalité aucune pourtant, qu’il fallait arrêter de boire, moins manger, dormir et se purifier, ce qu’elle faisait avec une régularité rigoureuse en regard des excès. Toujours, elle avait maintenu fermement ses chiens de l’enfer en laisse leur permettant d’humer parfois la lumière, et de se dénouer les muscles. Ses bras au bout des poings serrés sur le cuir avaient la taille des cuisses de ses pauvres congénères. Elle décidait aussi, c’en devenait dramatique, quand les lâcher sur elle, sur les autres, sur le vide, quand les reprendre. Même au plus profond des comas infligés par les substances légales comme illégales, cerclée « pour son bien » dans les hôpitaux de jour et les boîtes de nuit, elle n’avait jamais une seule seconde perdu le contact avec la laisse.

Le deuxième problème, c’était lui. Elle le désirait avec l’assurance de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Sans espoir, mais sans drame. Résignée devant l’étrange choix du commandant en chef de sa bâtisse ingénieuse. Lui venait rompre ces boucles parfaites égotistes par la possibilité de sa présence. Il la maintenait à distance tout en se rappelant sans cesse à elle, limant consciencieusement ses nerfs dans une caresse à peine promise, toujours reprise, et cette absence que le fossé de leur intimité sans cesse lacérée de retraits et giflée de replis stratégiques creusait, lentement, comme une maladie, une grande roue broyant sous terre un tunnel qui ne trouve aucune sortie, cette absence menaçait doucement l’équilibre de tout un complexe balancier.

L’horreur, l’excès, l’absurde, l’injustice, la trahison, elle connaissait. Comme un flic a besoin de ses contacts, elle savait leur parler, fermer parfois les yeux, manigancer, fricoter, et repartir avec les informations nécessaires au bon déroulement de sa survie et de sa subsistance.

Mais elle se trouvait malheureusement en présence d’une simple et immense tristesse. Elle gonflait déraisonnablement ses vides. Elle le désirait vraiment, pour ce qu’elle en savait. Perplexe et insoumise, elle résistait à l’envie de le rayer par confort.

Il la laissait seule face à son système fermé, huilé, digérant les atrocités, lavant les machines de mort au jet de la joie pure dont elle n’avait jamais douté. Elle ne savait plus très bien où se situer en elle-même. Car elle le voulait. Qu’il était autre. Et qu’elle n’y avait jamais pensé. Comment faire entrer l’autre, non, jamais. Plus depuis qu’elle s’était hermétiquement enfermée. Maintenant il était là, en dedans, ayant déjoué sa surveillance, s’immisçant dans le sang, et ni lui ni elle ne trouvaient plus la clé du portail pour sortir.

Elle disait tout trop vite, et trop tôt, frappée en amour par la même lucidité qu’en l’horreur. Et par l’urgence du condamné.

Elle savait, en regardant au fond de son ventre, au fond de son verre, elle savait qu’il était déjà mort pour le monde, qu’elle ne l’aurait jamais. Elle l’avait toujours su. Ses aveux n’en étaient que plus désintéressés. Il ne l’avait pas cru. Trop rapide, trop facile. Elle se tairait, donc.

Elle savait qu’elle était enfermée en elle-même à présent avec un avatar hostile, une présence solide et belle. Qu’elle lui serait pourtant fidèle. Pour rien. Pour le geste. Pour la marque humaine sur son vide.

Elle trouvait cela singulièrement triste à en crever. Chaque jour la victoire de respirer toujours, l’échec de respirer encore, l’avenir obscur, strié de quelques traits pourtant éclatants et superbes, lorsqu’elle apercevait son visage au bout, tout au bout de l’avenir qui compensait en avançant les pas qu’elle faisait, reculant. Le vertige la poussait à s’exiler pour de bon, mettre autant de distance réelle que possible pour justifier l’impossible, le garder contre elle isolé du lieu, du temps, l’emporter et le faire grandir et vivre proportionnellement à l’intensité des vides qui naîtraient entre leurs deux foyers séparés.

Mais elle était forte. Elle ne crevait pas. Elle poursuivait sa route silencieuse et cyclique dans ses mondes inversés, la laisse incrustée dans la paume. Triste à en crever. C’était bien un deuxième problème lié au premier. Elle recherchait  la solitude qu’impliquait sa structure parfaite, incassable. Au loin, dans le fer incorruptible, son cœur se débattait. Je sais désirer toute seule, se dit-elle, tais-toi donc, monde bruyant, je n’ai plus rien pour toi.

Le troisième problème, se dit-elle… mais elle pleurait honteuse, retardée dans sa fulgurante ascension vers tous les possibles par un simple homme qui lui liait les poings à terre. Elle était plus avancée, plus radieuse, plus pleine et utile lorsqu’elle n’aimait que son dieu.

Il avait fallu qu’elle foute tout le plan en l’air, que les perspectives se déforment dans des boucles d’antimatière lugubrement silencieuses. Etouffées par la gifle gigantesque d’une galaxie entière qui s’embrase en dedans. Elle pouvait conserver le monde entier dans son atmosphère parfaitement immobile, seules ses joues rougies trahissaient les éclats tombés de l’orbite.

Elle regarda la pluie battre le lampadaire impassible. Tout était calme et frais, et se tenant dans le noir, elle pouvait observer par la baie vitrée les mouvements souples et gracieux de ce banc de gouttes comme vivantes, pourchassant les autres pour aller apaiser le sol surchauffé. Sans être vue de la pluie, se prit-elle à penser, avant de se trouver bien stupide d’une image si niaise. Toute douceur devenait suspecte, il devenait indécent qu’elle en manque. Elle n’en supportait plus les symptômes depuis qu’elle le désirait. Elle craignait de s’y engloutir et de se perdre dans le chagrin monumental que déclencherait l’appel timide de la douceur conjoint à la stridence de l’absence de son objet adoré.

Ah mais elle le sentait vivre, elle était faite pour prendre acte des vibrations de l’autre, elle se rappelait enfin, et constatait avec effroi les sangles inhumaines que son amnésie avait tressées en son absence. Non, elle n’avait pas toujours eu la laisse, ni la force, ni la structure parfaite, elle avait jadis rejeté sa sécurité personnelle pour prendre l’ultime risque de défaillir pour un autre. De lui succomber. De le sentir croître en elle et s’affoler de ses disparitions, l’appeler et sangloter, mais surtout surgir, enfin, dans un déferlement de cordes et de cuivres, en point d’orgue frénétique et puissant, de surgir de sous terre magnifique et parée des couleurs de l’amour nu et vif au centre de sa vie, et y prendre une place reine, applaudie et vénérée. Lui poser la couronne lactée des fidèles sur le front.

Mais elle s’éveillait saine et sanglée. En toute sécurité. La chair gonflée de ses emportements imprévus, qui luttaient pour sortir.

Magnifique pour rien, chuchotait-il ironiquement, loin.

Cet équilibre terrible, cette tension ne sauraient jamais se libérer, puisqu’elle ne parviendrait plus à déjouer les codes afin de perdre la raison. Elle venait de comprendre à quel point le piège était tranchant. Elle allait se saigner d’un bras pendant qu’on lui perfuserait l’autre, et les vocalises gutturales des prêtres passés l’envelopperaient dans son tourment sans fin, sans qu’elle n’arrive à entendre, en se concentrant sur les voix, les raisons de sa malédiction ni comment la briser.

Elle tendit son bras vers la pluie en respirant plus fort.

Je suis née pour l’amour. Je peux tout supporter et suis en train de le prouver. Se dit-elle, reprenant peu à peu possession de son « je ». Ce n’est qu’une question de temps. Je promets des désastres enfiévrés et des laisses coupées. Je saurai finir par tromper ma propre vigilance.

Elle saisit à nouveau son verre et jeta le reste du liquide dans l’évier, prit la décision de tenter de dormir.

Demain, rien n’y paraîtrait.

 

Continuons le chemin

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