« C’est ce que j’ai appris dans la maison d’un homme blanc. Me laver les mains, m’habiller convenablement et ne jamais trop parler. Personne n’attend d’un cuisinier qu’il ait des idées. »
*
« Imagine un peu ce qui serait arrivé si Amin, après avoir fait son coup d’État pendant toute la journée, était rentré le soir au palais sans être accueilli par un dîner ! Il nous aurait mené une vie d’enfer. À cause de la faim. La faim rend les gens fous, je l’ai vu plusieurs fois. » Otonde Otera, cuisinier d’Idi Amin Dada

Sous son abord désinvolte voire trivial, l’enquête au long cours – 4 ans, quatre continents – du journaliste polonais Szablowski s’avère grandement pertinente. D’abord, parce que comme tout récit de journalisme narratif qui se souvient de la grande tradition, en plus de déployer une plume alerte et précise, il donne largement la parole aux témoins sans la filtrer. Ensuite, parce que ces témoins ambigus, assumés ou non, qu’on devra décider de croire, dans les propos desquels il nous faudra discerner les subtilités d’une servitude volontaire, d’une indépendance forcenée, d’une culpabilité démunie, d’une idolâtrie fulgurante, d’illusions perdues, de manipulations sensibles ou encore d’obstination à parvenir, tous, ont fait oeuvre d’hommes et de femmes « ordinaires » en temps de furie, comme les appelle l’historien Christopher Browning : s’ils n’ont (peut-être) pas, eux, fusillé ou dénoncé leur voisin du jour au lendemain, ils ont fait profession de nourrir la bête.

Ceux qui nous occupent ici furent cuisiniers au service des puissants et de leur famille, et pas n’importe lesquels : Saddam Hussein, Idi Amin Dada, Enver Hodja, Fidel Castro et Pol Pot. Après avoir frayé des ruelles miteuses de La Havane ou d’Albanie, dans la jungle cambodgienne jusqu’au village natal de Barack Obama, en des coins peu amènes où l’on ne parle pas beaucoup, pas si facilement, Witold Szablowski s’est attaché leur confiance et finalement, obtint leurs confidences.

Au plus près des grands tyrans, il y a ceux qui les servent : pourquoi, comment sont-ils arrivés au poste ? Plus intéressant encore : comment sont-ils restés vivants ? Et, encore plus palpitants : que sont-ils devenus, comment cette expérience intense de vie les a-t-elle transformés ? Que pensent-ils, aujourd’hui, de leurs services passés ?

La cuisine est un poste à haut risque, les suspicions d’empoisonnement sont légion, les oreilles indiscrètes sont punies, et l’appétit souvent capricieux d’un dictateur ne souffre de délai. Les personnalités requises, compétentes, infatigables, discrètes, loyales, sont rares, et prisées.

Au coin du feu où Szablowski a demandé à chaque ancien cuisinier de lui mitonner un plat qu’il faisait à l’époque de son maître, les langues se délient, les êtres se racontent, enfance, espoirs, trajectoires. Ils connaissent « leur » tyran mieux que personne, et en parlent donc avec une intimité et une nuance qui sont, de pages en pages, gorgées de surprises et de retournements.
La frontière entre le bien et le mal, de plus en plus poreuse, s’évanouit souvent. Nous restent quelques recettes absurdes, des connaissances étranges, des questions inédites et la certitude qu’appétit de pouvoir et gavages alimentaires sont étroitement corrélés.
Comment un jeune enfant rescapé des hyènes (il n’en fut donc pas, contre toute attente, le repas) devint-il cuisinier pour Amin Dada ? Castro surprendra par son ascétisme (relatif), Hussein par son goût de faire lui-même la cuisine à ses hommes. Amin Dada n’a pas mangé d’opposants, mais il en a donné à manger, par centaines, à ses crocodiles. Pol Pot et ses milices furent longtemps au régime chasseur-cueilleur, cachés dans la jungle.
Reste une grand ombre, sur tous ces hommes : la faim. Elle semblait les dévorer entiers, plus encore que le peuple qu’ils affamaient délibérément, et peu en réchappèrent.
« A combien de Kurdes ai-je sauvé la vie, chaque fois que je faisais au dîner le plat préféré de Saddam ? » se demande en substance, au fil de son récit, son commis Abu Ali.
« D’après moi, Hodja [diabétique] a passé la majeure partie de sa vie à souffrir de la faim à cause de ce régime, c’est pourquoi il était toujours énervé. Quelle influence cela avait-il sur ses résolutions ? Imagine un peu les décisions que tu prendrais si tu étais tout le temps affamé et furieux ! » K., cuisinier d’Enver Hodja
Witold Szablowski, Comment nourrir un dictateur – Saddam Hussein, Idi Amin Dada, Enver Hodja, Fidel Castro et Pol Pot à travers le regard de leurs cuisiniers, traduit du polonais par Véronique Patte, éditions Noir sur Blanc, 268 pages, 2024. Livre envoyé par l’éditeur que je remercie.
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