La volonté de se dépouiller de tout artifice, de toute pose, tout en gardant la force de la profondeur et la palette complète des nuances est loin de m’être étrangère. Je le ressens, je tente de l’incarner et pour m’y aider, en carburant, comme toujours, je lis en essayant de me taire un peu plus.

Voici donc qu’instinctivement, sans même savoir que cela porte un nom en France (le rural noir, me souffle une amie), dans le brouhaha habituel, ronflant, rassurant des parutions en cascades, se distingue de plus en plus nettement Franck Bouysse et deux romans dont je vois les mentions régulières, ici et là, accompagnées d’adjectifs plus ou moins érodés, tels « rural, paysan, racé, poignant, magnifique, noir, surprenant ». Et comme dès que l’occasion rare se présente d’une porte encore discrète m’invitant à aller voir par moi-même sans écouter plus de bruit que nécessaire autour, je choisis, arbitrairement, un livre, me fiant à mon élan, ici : Grossir le ciel. C’est un beau titre. À peine retourné pour lire l’ « histoire » qui n’est pas ce qui m’intéresse ici. Je distingue rapidement les mots « l’abbé Pierre vient de mourir », « Cévennes », « paysan solitaire et taiseux » et « suspense rural », un raccourci affreux pour urbains, mais enfin j’ose à cette évocation laisser le bénéfice du doute à la concision nécessaire d’un tel exercice de présentation pour masse. Sous le soleil de Satan, de Bernanos, aurait pu, lui-même, hériter de cette étiquette maladroite. Et pourquoi Bernanos ne pourrait-il avoir de digne héritier dans le Limousin ? Comment le savoir sans essayer ?

Le départ de ce court roman, c’est donc un paysan, Gus, qui vit seul avec son chien dans sa ferme des Cévennes. Il y mène une vie rudimentaire, qu’il accompagne du journal télévisé. Aujourd’hui, on y annonce la mort de l’abbé Pierre et Gus s’attriste sans trop savoir pourquoi. Son voisin de toujours, Abel, se montre étrange, et Gus qui ne s’inquiétait de rien sauf de la pluie qui tarde à tomber l’été, se fait assaillir de souvenirs et d’inquiétudes, se montre plus perméable soudain aux orages de l’esprit qui sont pourtant les ennemis redoutés du solitaire.

Si certains ressorts émotionnels sont un peu gros (l’enfance malheureuse, les morts violentes, « rurales » : la corde, le taureau…, le faon blessé, la mort d’un chien), il faut tout de même avouer que ce Gus est attachant, d’un cœur simple qui était sans doute la moindre des choses mais ne fait en tout cas aucun mal au propos : celle de pleurer l’abbé Pierre mais de refuser la charité à un imbécile de « suceur de Bibles », de se méfier viscéralement de son prochain, mais d’être attentif à son compagnon d’infortune, d’agir sur le proche, de chérir muettement son coin sans se soucier de plaire à l’étranger qui s’y pointe en souliers de ville.

Pourtant, Gus nous échappe souvent. Il reste un personnage. On ne peut pas toujours adhérer pleinement à certains soliloques un peu trop lettrés pour sa couenne tannée par la neige. J’attendais une langue plus difficile, plus abrupte, pas moins prise par les forces qui sévissent dans cette caboche, mais pas aussi formulée, ni lyrique. C’est un beau style, chargé, ce qui n’est pas un défaut à mes yeux, mais qui pourrait s’ajuster mieux au costume de notre guide. Le roman est émaillé d’affirmations telles « Faut croire que la terre, elle tord les hommes de la même manière et qu’on finit tous par se ressembler » ou « La dignité, c’est ce qui venait à Gus, plus que la fierté. Et la liberté, il était persuadé qu’elle se situait entre deux pas, quand on avait la chance de choisir où on allait » qui sont d’une justesse qui confine au génial dans le contexte, et pour qui fréquente un peu ces hommes de la terre. Habitant depuis un an dans la Beauce, avec mon compagnon fils et frère de paysan, exerçant un métier lui-même difficile et que la ville jugerait primaire, j’ai déjà entendu ces troublantes, modestes et sincères acceptations profondes du destin : « Je me contente de ce que j’ai sans me plaindre, en essayant de faire mieux si cela ne me convient pas. » Entrecoupées de réelles colères irrationnelles contre le sort lorsqu’il se fait un peu trop irritant. Endurance infinie face aux épreuves profondes et graves, mais inadaptation fondamentale aux mesquineries.
L’irruption intempestive dans le récit de mots précieux comme « rémiges », « sémaphores », « anicroche », « anachorète » surcharge l’évocation pourtant majoritairement brute d’une condition tragique (puisque l’homme décide peu face aux événements) et vouée à l’oubli. C’est précis, mais la douleur, le malaise, l’émerveillement, le tourment, le doute sont-ils précis ? Je les ressens plutôt comme des bouffées irrépressibles dont les mots ne peuvent, et ne doivent que tenter de s’approcher.

Enfin, la volonté de « raconter » une intrigue, précipitée sur les derniers chapitres comme si l’apparente immobilité du démarrage finissait par étouffer l’auteur même (alors que cette ambiance, ce cadre,  ce personnage et son histoire distillée en digressions étaient à eux seuls une intention d’écriture suffisante), déséquilibre l’édifice qui ne trouve pas la solidité qu’un roman  de la terre appellerait. Gus, trop souvent, nous apparaît mal ancré, flou, entraîné au gré du vent sans grande résistance. Une telle fragilité peut-elle résister à la vie manuelle et solitaire dans les Cévennes ?

Pour terminer cette petite note « à chaud », disons que ce roman attire, retient mais ne nourrit pas encore assez. Je me permets une petite métaphore « rurale », il est comme le bois vert coupé trop vite, qui crépite dans le poêle mais ne flambe pas. Une chose est certaine cependant, une œuvre se construit rarement en quelques pages, et je me méfie de l’esbroufe des page turner qui s’enflamment bien vite et ne chauffent pas et dont, par exemple, R.J. Ellory est un représentant parfait. La combustion difficile du petit bois vert de ce roman est à mes yeux plus intéressante qu’un feu de palettes, et l’arbre grandi aurait été certainement magnifique. C’est pour ce pressentiment, ainsi que pour les questions de littérature et d’humanité que me fait à nouveau me poser Franck Bouysse que je lirai également Plateau, malgré ces quelques retenues, me gardant bien de prononcer un jugement trop définitif sur un travail singulier qui pourrait bien, un jour, donner un vrai grand livre.

9782253164180-001-T

Franck Bouysse, Grossir le ciel, La Manufacture des livres, 2014 (LGF, 2016), 240 pages.

Crédit illustration : Less is mort, de Marie Frier.

Continuons le chemin

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