Et aujourd’hui, je ne suis pas une fausse conscience,

Un tyran.

It’s only misery, it’s only ankle-deep

It is no mystery

I know my way from here

16 Horsepower, Hutterite Mile

Pour Gaëtan et Lester. Et inversement.

#0

Les états de grande vulnérabilité ne sont pas les plus propices à taper du poings sur la table, en cela ils sont de précieux alliés qui permettent d’abattre les poses, de tendre les paumes dans une dernière tentative, avant la prochaine, de montrer son jeu à son adversaire et ainsi l’assurer que quelle que soit la donne, nous ne trichons pas. C’est ainsi que pour l’heure, les mots qui vont suivre sont tout ce que j’ai, qu’ils triomphent ou s’écrasent, restent inaudibles, massacrés. Mes terres sont dépourvues de honte et pour cause, je me sais investie d’une confiance fragile, celle de savoir ce qui se trame au plus profond de mes ténèbres, des nôtres, pour les avoir trop bien regardées en face. Chaque époque a ses lucides, allez savoir pourquoi cela tombe sur certains et pas d’autres. Allez comprendre pourquoi certains veulent savoir.

Allez dire non à cette évidence. Celle qu’il faudra bien tout sacrifier à cette urgence d’y voir.

Je voudrais vous y voir.


# -1

Ce que je constate sur ma route, que j’ai donc prise très jeune la mort dans l’âme comprenant bien que je ne trouverais aucun répit immobile, c’est la multitude de bourgs que j’ai déjà traversés, sans éprouver la nécessité d’y séjourner plus longtemps. Je n’y trouvais qu’une nourriture partielle et tiède, incapable de combler mes appétits, et vengeuse, je l’ai vomie dans la souffrance de la brûlante bile, et le dégoût de me regarder faire. Je n’ai aucune idée des réels choix que j’aurais pu faire, j’ai attrapé, englouti ce que l’on me donnait, de bourgs en bourgs, malade à chaque fois. Je commençai à me décharner, incapable de ne rien garder, épuisée, et le moral atteint. Pourquoi toutes ces intolérances, ces charnelles violences, ces tourments physiques, psychiques, quel calme, quelle contrée pour m’accueillir enfin ? Endurante, j’arpentais, m’effondrais, reprenais, croisais à nouveau telle bourgade dans laquelle j’essayais, à nouveau, de lutter contre l’envie sordide de tout simplement cesser de m’alimenter. J’attendais en silence, croisant toutes les agitations, l’aliment qui me ranimerait, la bourgade qui le produirait, dans laquelle je pourrais enfin m’installer, et rendre à la communauté cette énergie qu’elle me fournirait, autrement qu’en l’éclaboussant de ma bile.

Je n’ai pas trouvé, encore, cette cité divine. Mais un jour que l’on me tendait un pain bien différent de celui qu’on y fabriquait et que je m’en repaissais avec délice, sans éprouver toutefois l’entière satisfaction de la satiété, j’ai réalisé que j’avais tout le long de cette immense route déjà croisé les regards de ceux qui me tendaient autre chose que la spécialité locale que la foule me pressait de goûter. Je suis revenue sur mes pas, et j’ai demandé en tous lieux qu’on me serve ce que le local n’avait coutume de digérer.

C’est ainsi que je continue ma route, seule, croisant régulièrement en des lieux éloignés les mêmes producteurs de cet aliment salvateur, et que je ne meurs plus, ne désespère plus, ne me trompe plus de quête en cherchant une communauté entière, rassemblée autour d’une idole prémâchée. Ce jour lumineux qui a redonné sens à mes errances, m’a offerte à la vie, au monde, et à moi-même, on a mis dans mes mains le pain béni de La Réaction.


# -2

Et sur ma route je marmonnais.

Je n’ai rien à vous dire.

À vous non.  Hmm, vous si.

Et je triais, en regardant mes pompes.

« La la la, j’écoute pas, vieux » les mains sur les oreilles, maigre.

Je suis tellement désolée pour nous tous, c’est insupportable, le comprenez-vous, d’être désolée pour nous tous.

J’ai compris.

Et je refuse d’appliquer.

« Eh, machine, ça se soigne ! »

Je revenais, arrachais le pain et m’enfuyais repue.

Soudain, j’ai compris qu’il me poursuivait.

Il est là et, oh, on ne lui concède que du bout des lèvres qu’il est assez grand. Il est là, bien emmerdé d’incarner tout cela. Je ne veux pas qu’il me suive, putain, je suis seule, vous dis-je, c’est important !

Il me suit, me respire et entreprend. « Je suis celui qui tient l’enfant ! Je suis  sacré, infaillible ! » Il enserre mes poignets, avale ma peur, grossit, grossit d’elle. Mais je sais ! J’ai tout vu ! j’ai lu, j’ai compris ! J’ai affuté ma langue mais ce n’est pas assez encore, et comment leur dire, ils ne veulent rien savoir !

Profanes aux portes closes, oui, vous, regardez donc ! Je rugirai sur ma route froide comme une folle en transe, et vous aurez gagné. Je vous montrerai mes poignets rougis, vous direz qu’il n’y a personne qui enserre ces poignets. Personne.

Une femme m’aborde, comme je tente de m’enfoncer dans les ronces alentours. Je suis sensible aux signes, me dit-elle, je fais parler le monde, j’exige en tout cas de le faire parler.

Et comment !

Va-t-on encore m’enfermer pour cela ?

J’ai déjà aimé à me balancer dans le port.

J’ai avalé du white spirit. C’est con, ça fait mal.

Je ne voulais pas tellement, écorchée volontaire, en finir avec moi, que déclencher tout autour La Réaction.

Remets-toi, donzelle, hein, va pas nous faire trop chier. T’avais quoi, minette, dix-huit piges ?

À tout casser. J’ai eu dix-huit ans à tout casser.

Comment ça personne ?

Alors vous savez quoi ? On s’y remet, on court. On laisse. On n’a plus mal, ça ne se fait pas.

On est foutue, foulée, et on fait mine de resplendir, réellement heureuse de vous voir. Je suis tellement premier degré. Je suis tellement contente de vous voir, imbéciles.

Et puis le dernier rempart du langage cède.

On se met à lécher par terre.

Je courais dans les rues, Ben, souviens-toi, mon ami immense et désordonné à jamais perdu dont je rêve tous les mois, je courais après toi, fou, invincible et tu hurlais « Elohim ! Elohim ! » et je rentrais penaude vérifier dans mon dictionnaire ce que tes mots étranges, proférés du haut de tes 16 ans insolubles, voulaient dire. J’en comprenais la violence, l’ombre, je ne savais pas exister à côté de toi, et pas un jour, pas une semaine, sans que je pense à ton inaltérable liberté de fou lettré, trop jeune. Je t’aimais, imbécile, et tu m’aurais sauvé la vie. Tu n’as rien voulu voir, rien voulu saisir, j’étais quoi alors, insuffisante ? Bien sûr. C’est toi, la clé, imbécile. Et tu te refuses, tu disparais, grand malin, sans savoir même que j’avais dans mes bras toute l’énergie du monde pour soutenir ta démesure, l’employer, l’applaudir.

Maintenant il est là, à nouveau, mais lui ou un autre… Il est là se faisant chair de nos royales exaspérations, le stade supérieur des fureurs de récré, il est  là, et personne ne semble vouloir vraiment de lui.

Mais comment cela, personne ? C’est à hurler, sur cette route où j’accumule mes obscènes obédiences à La Réaction. L’accouplement terrible à ce Golem acide. L’ultime ligature des trompes. On enlève une lettre et vous savez, hein, il tombe. On finit par toutes les enlever et en grattant le monde entier s’effondre. Bien malin, putain maintenant, toi et tes ongles sales. Traînée. Putain vendue à la pénombre !

« Est-ce que tu me veux moi, ou lui ? Dis-moi, parce que je te veux. Il n’y a qu’une chose de réelle, c’est que je te veux. Je suis à genoux, et je t’implore. Une seule chose de certaine, bébé, c’est que je sais ce que je veux. » La petit Prince violet me serine de prendre acte.

Personne, parce que je ne suis plus qu’une servante aux pieds saignants, à la voix rauque et aux muscles tendus. Voilà ce qu’il en coûte d’avoir choisi La Réaction.

Et puis ils rient, il faut voir, planqués derrière les fenêtres. Au début on écoute, et on saigne.

Mais ça va pas non, qu’est-ce que c’est que ce bruit quand tout le monde est couché ?

Ils tirent à boulets rouges et vlan on ramasse bien ses dents.

Mais, hein, si personne, alors eux non plus.

N’allez plus m’emmerder avec votre cœur sec.

Au bout du compte, et s’il le faut, on aura plus rien, plus de langue.

Personne, enfant de Dieu, personne.

Mais, hé.

T’sais quoi ?

Mhhh. Laisse moi dormir maintenant.

Je reviendrai.


Texte écrit sous le coup de l’impressionnante lecture de Un Enfant de Dieu, de Cormac McCarthy.


Continuons le chemin

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