Parce que l’humanité fait l’amour comme elle fait à peu près tout, c’est-à-dire stupidement et inconsciemment, cela n’empêche pas le mystère de continuer de garder sa dignité.
Péladan, La Science de l’Amour.

 

Je sais qu’il a fallu que les masses fragiles et rapides, funestes par leur frénésie, éblouissantes d’électricité sauvage qui dresse les filaments, se tiennent la main et refusent à présent de desserrer l’étreinte pour que nous soyons réunis. Ma folie amie m’indique de ne pas avoir peur. D’être assurée, et patiente, patiente car assurée. De ne voir que toi sans que jamais le reste ne me manque, et regarder le reste nimbé du sacré de ma capitulation.

Je sais ma chance inouïe, car je connais le monde. J’y vois souffrir des âmes qui ont enduré sans récompense, je sais la puissance grecque de la terre épuisée sous la boue, attendant que passent les faux troupeaux pour qu’enfin les majestueux fils des plaines aux naseaux fumants soulagent sa peine et libèrent les minces pousses vertes à travers le gel.

Je connais la grande maison au fond des champs, où chacun habite seul une pièce et entend chuchoter l’autre à travers les plinthes. La lumière qui n’entre plus. Le calme triste entre les chansons psalmodiées pour entendre une voix, et vibrer faiblement pour s’endormir. J’ouvre un beau jour ma porte sur toi, que je n’attendais plus, que je n’entendais pas. Je découvre une joie qui demeurait sincère, terrée : en surgissant par la faille, elle parle pour moi. Et mes rires, en acceptant de marcher avec toi, guident tes pas pour sortir. Je suis juste derrière, ne te retourne pas.

Mais je n’attendais plus, et ne t’entendais pas lorsque la nuit fermée sur ma gorge laissait passer les murmures amis. Tu n’étais dans aucune de ces pièces closes confinant mes arpèges. J’ai vécu sans un songe, mais sereine et si sage. Depuis longtemps la source pure était tarie et j’arrêtais les prières. J’allais seulement les jours de tristesse pluvieuse visiter la tombe recouverte de lierres enlacés que je regardais pousser en humant l’air mouillé et chargé de fraîcheur. Je repartais légère, consolée d’être reposée de tourments inutiles. Je n’avais plus vraiment froid, ni faim, ni mal. J’étais heureuse, car je ne perdais rien. Et c’est alors que tu es venu.

D’une caresse tu as ravivé les douceurs de mon teint, mais n’as pas réveillé les furieuses, tapies derrière la joie et toutes prêtes à la ravir. Et mon sourire, déjà forgé, inaltérable sous les assauts du rien, s’est réchauffé. Devant ton évidence si altière, j’ai simplement posé genou à terre.

Et tu m’as relevée.

Lorsque j’ai jeté un dernier regard à la maison qui s’effondrait, au loin, sous les derniers assauts du feu, j’ai pensé à la tombe, et à la fraîcheur de son ombre qui  me recueillerait encore dans une étreinte verte si un jour tu m’oublies. J’ai pleuré en souriant, ravalé mes nuages, embrassé ma paume et soufflé ma loyauté secrète vers le lierre qui a tremblé un peu.

Je reviendrai.

 

Pour poursuivre sur ce thème :
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