« Cette obscurité blessée qui proteste contre la lumière » Sri Aurobindo.

 

En bref :

 J’ai passé un peu de temps cet été à lire des productions spirituelles et littéraires de l’Inde, je n’ai pas terminé, mais voici un point d’étape. Comme vous pourrez en juger, je suis devenue pur amour.

Ou pas encore.

 Ne désespérez pas de moi : je m’en charge.

*

« Les Indiens, en ce moment, forment un immense peuple d’être vacillants, confus, comme des personnes qui auraient longtemps vécu dans l’obscurité et seraient brutalement conduites à la lumière. Leur réaction est douce, manifestant une stupeur maîtrisée et humble. Mais toute cette ombre redoutable d’où ils viennent tout juste de sortir continue de peser, de manière menaçante, sur leur horizon. Par exemple, les castes ont été abolies. La vie, maintenant, se déroule comme si cette abolition était réelle ; en réalité, elle ne l’est pas encore. Les Indiens, peut-être, s’en rendent compte à tout moment de la journée, en toute circonstance. Mais pour un observateur comme j’étais, la chose avait un air d’équivoque et de dérobade. » Pier Paolo Pasolini, L’Odeur de l’Inde.

« Maintenant que je revois l’Occident d’un peu… d’un autre niveau, j’ai l’impression que toute l’intellectualité – la formation intellectuelle occidentale – , c’est quelque chose d’extraordinairement militaire et juridique. Tout est rigide. Tout est mis en boîte. […] on oublie toujours que le mental, c’est simplement un petit produit desséché qui essaye de traduire une force vivante derrière. » Satprem, Sept jours en Inde

« Et c’est ça, en fait, qui est cause de la décrépitude et de la dégradation de l’Inde. C’est que sa spiritualité, au lieu de s’en servir pour l’INCARNER, elle s’en est servie pour rêver, pour méditer, pour une espèce de somnolence spirituelle qu’ils appellent le « nirvâna », mais… ils ROUPILLENT, ces gens ! Ils ROUPILLENT agréablement, vastement, mais qu’est-ce qu’ils SONT et qu’est-ce qu’ils FONT pour la Terre ? » Satprem, idem.

*

Et cela recommence, et voilà que la gazelle psychique inexpérimentée veut gravir pieds nus les plateaux du Ladakh. Prise d’un grand mal des montagnes, je rejette tout, tout m’empoisse, personne ne trouve grâce à mes yeux. Surtout pas vous : commencez à me parler, pour voir. Il y aura comme un cumulus nerveux, une barrière d’épines projetées dans vos faces pour vous indiquer poliment mais néanmoins sans ambiguïté que je n’ai pas de temps pour vous. Je dois bien vous aimer un peu, quelque part, pour vous écrire encore. Mais si je tâche de l’exprimer, c’est le grand trou de mémoire. Je suis devant l’autoroute, et je la perds. Je me perds sur l’autoroute, c’est vous dire. Je me disloque dans un mirage sur l’asphalte, rien ne m’intéresse plus dans ces grandes voies de l’amour signalétique et barré de péages, de toutes ces petites conditions de ticket de ci, de contrôle de cela, pour savoir si des fois, on serait éligible au grand amour, digne de rouler dessus en faisant des pauses toutes les deux heures et sans faucher le mec qui brosse la mousse sur l’art subventionné – mais personne ne sait plus en quelle année il a été érigé et surtout pourquoi ? Pourquoi ce grand boulier inadmissible vers La Rochelle, cette flèche en aluminium moisi avant Châtellerault, ce sanglier démesuré dans l’Est, mais qui a fait ça ? que devions-nous expier ?

Allez allez, continuez à vous aimer comme ça. Avec des trucs et astuces, et pas mal de poudre pour masquer les furoncles. Je m’évanouis dans l’odeur de pétrole, exquise en plein soleil. Je n’irai pas par là. Je sors par vaporisation du tableau, partout, nulle part, voilà, tu ne m’as pas vue, je ne suis plus là mais je te colle sur la peau un peu partout et tu t’en rappelleras sans jamais plus comprendre d’où cela vient.

Pour me venger de cet état de révolte intérieure, j’ai décidé de revendre mon bouquin sur l’Advaita Vedanta sans même l’avoir lu. En fait, c’était ma blague pour démarrer le journal et puis je brode, je brode, je ne me refais pas encore, voyez. Je voulais juste sortir une punchline pour initiés, du genre « j’en ai marre de tout, je dois faire le vide : si je revendais mon  livre sur l’Advaita Vedanta ».

Mais je dois me mettre à votre hauteur : vous ne comprenez jamais rien, n’est-ce pas, il faut toujours expliquer. Tout rétrécir avec encore plus de mots. Bon, et bien avant d’en arriver au trait poétique fulgurant qui ne frappera le cœur que du dernier retraité de l’Education nationale faisant de la permaculture en Bretagne, avec plus ou moins de succès d’ailleurs, j’étale encore des mots. J’ai pitié, voyez.

Je ne veux pas qu’on m’explique avec des termes saupoudrés de curry made in China que je ferais mieux de dévisser du monde et de ne rien y faire, de tout accepter. Je préfère la nuisance ingénieuse active contre le mesquin, celle par exemple d’un athée dans une famille de musulmans, qui va se suicider sur la côte Sud, près de Kerala, mais ne le fera pas sans avoir d’abord livré les secrets inquiétants et cocasses de sa famille de timbrés. Ce que j’ai lu dans LES DESCENDANTS DE LA DAME AVEUGLE, d’Anees Salim. Où les noyées et les frappés par les trains dans les tunnels s’enchaînent à l’ombre des arbres qu’on découpe pour se payer des frigos et de la brillantine. Il y a toujours un type qui veut poser une bombe, aussi, en Inde, mais cela ne marche jamais très bien. Ce ne sont décidément pas des surdoués du massacre de masse, ces hindous. Mais, fort heureusement pour eux, il leur arrive souvent d’être traduits en France par Eric Auzoux, qui saura leur conserver leur fantasque flamboyant immédiatement accompagné d’une prudence consciencieuse : il faut rester prudents. Nous pourrions être infinis, et Tout, et Rien, ce n’est pas toujours clair, mais c’est révolutionnairement prometteur.

Il paraît qu’Olivier Rey trouve le bouddhisme fort sympathique mais inopérant en Occident. C’est Vincent Morch qui le cite dans La force de dire non tout nouvellement paru (côté catholiques assumés). Je serais le bouddhisme, je ne me sentirais plus d’un tel compliment. Quiconque ou quoi que ce soit opère en Occident en ce moment est victime d’un tragique malentendu. Ou, comme toutes les sensations littéraires du moment (on dirait une nouvelle marque de Schweppes « Sensations littéraires : yes, it’s all fake, but what did you expect ?), d’un bon appui de marketing de soi-même, qui s’intéressera surtout à vous décliner dans la bonne teinte Pantone de l’année, assortie au bon intérieur trashouille coquet, son slam non-binaire d’entre midi et deux, sa révolte du système en acceptant une bourse à la création Dassault. Tout ceci existe, c’est incessant, et vous adorez cela. Vous ne savez même plus, je parie, à cette heure, les distinguer les uns des autres ? Ils écrivent en gros sur Instagram des phrases définitives, ils mettent « combat » partout, mais n’ont aucun muscle, et probablement malheureusement jamais pris la moindre gifle. Ils sont tatoués, avec des casquettes, surtout les filles : parce que c’est cool, c’est sensation. Ils écrivent des mots au hasard et n’en vivent aucun, ils roupillent dans les sofas de Radio France en attendant le taxi. Payé d’avance. Ils lorgnent le moindre privilège de gagne-petit comme un truc essentiel, qui leur serait dû. Des rebelles auxquels on doit tout, surtout la déférence : ce n’est pas le monde à l’envers, gamin, c’est une punition karmique. Expiez, s’il vous plait, qu’on avance un peu. Au moins ont-ils renoncé, et tant mieux, au terme « écrivain ». Il résiste un peu trop, abandonnons-le.
Sensation, phénomène littéraire : c’est toujours utile de s’adjoindre les services de la com’ de la SNCF, quand on ne sait plus quoi dire (à cette date,  je rappelle que tout le monde a accepté le Oui go. Vous méritez donc vos sensations littéraires au wagon Zen, celui où tout le monde te gueule dessus, à cran, si tu n’es pas calme et amour dans l’œil, et si tu as des gamins – wagon d’à côté, pour les bruits de la vie, ici c’est le wagon qui roupille dans son moi-je).

Alors un Indien prudent et poli vaudra toujours mieux que deux « tu l’auras » grotesques et ne révélant rien, pas la moindre tache un peu réellement suspecte, sous le luminol médiatique. Je pourrais me supprimer de honte devant ce jeu de mot poussif, mais j’ai encore deux trois choses à vous dire cette année.

Et puisque décidément, personne ne comprend rien, laissez-moi vous expliquer encore ce que je n’ai pas compris non plus. Si tu rejettes ce que tu ne vois pas, sur la base que tu le vois pas, donc cela n’existe pas, tu perdras la vue lentement mais sûrement jusqu’au trop tard. Reste l’acide de ton tempérament giflé, qui s’imaginait vaguement plus malin, qui n’est que cloisonné, toujours plus, sous un front qui s’épaissit, délabré par les attaques du rictus, incapable de trouver la moindre voie d’air pour s’y glisser comme une mouche tape contre la vitre d’une fenêtre ouverte. C’était ouvert, juste à côté, débile !
Cependant, inutile de désespérer. Il ne manquerait plus que cela. Ces lucides et odieuses interjections pour soi-même nous mettent toujours d’excellente humeur, Marc Aurèle, Kevin Bacon dans City on The Hill et moi. On s’entend assez bien, même s’ils ne sont pas au courant.

Un vague coup d’aile sans entrain, quand tu tentes un mouvement pour voir, bien calibré entre la douche et le repas, te mène sur un parvis périmé, prier un dieu quelconque que tu t’évertues à tuer tous les jours, bien proprement, au fond de toi pour réussir ce qu’on te demande de réussir bruyamment et banalement. Ta vie, mais seulement celle qu’on peut montrer aux autres pour qu’ils en soient tous bien confits dans son sucre abêtissant, que tu puisses les ranger dans une jolie boîte posée à côté des dragées des mariages où l’on ne s’aime pas. Regarde papa, regarde maman, regarde chéri, comme j’ai de bien beaux amis sucrés et poudrés, parfumés de toutes les saveurs du monde, collés contre ma vie pastel, dans le salon rangé qui ment de toutes ses dents planquées dans les coussins.

Bien fait pour ta gueule si tu ne veux pas tout balancer, te répondra n’importe quel éveillé, qui ne tiendra plus le filet en dessous. Si tu sautes, tu peux te casser les jambes. Ou tu peux garder la foi dans l’envol : tu vas peut-être t’envoler, what the fuck do you know ? Tu ne serais pas le premier. Et puis sinon, en fauteuil roulant, tu peux gratter quelques avantages. Mais pour ceux qui ne se lancent pas, il n’y a rien. Ni confort, ni victoire, le grand rien qui recouvre et t’endort à jamais sous ses calculs du risque. À jamais, on les voit, sur les bords du Rien, à calculer, calculer et peser. Oui, non, où, comment, et si jamais. Et la Grande Vie est passée. Restent des miettes congelées en prévision de jours qui ne viendront pas.

Hey, d’accord, j’entends tout cela, swami des montagnes. Mais tu fais bien comme les autres, tu parcours le monde, tu te replies, tu quittes tes gens, tu rejettes les liens, et puis ensuite, il faudrait que nous, on ne le fasse pas, qu’on décampe, qu’on purifie, qu’on atteigne tout un tas de trucs éblouissants, mais en faisant la vaisselle, juste. En restant où on est, sans drame, sans acte, sans spectacle, parce que ce n’est pas la voie… mais si je ne fais plus de spectacle, mais quelle horreur, mais qui va me voir ? Et comment allez-vous le savoir, tout ce que j’ai vaincu de si terrible, comment vous prévenir si je ne fais rien ? Bon… je suppose que le paradoxe des écrivains insoumis qui ne veulent rien de personne (sauf de leur éditeur), indiens ou non, ne sera pas résolu demain.

J’avais prévenu : je suis partie en Inde sans rien dans les poches, et sans surprise, et bien cela se passe moins bien que pour Sylvain Tesson quand il se gèle les miches à chercher des panthères dans la neige (pour te dire qu’ensuite, c’était pas bien la peine, va, d’y aller en personne – que des panthères et de la neige, tu peux les voir dans ton cœur si tu fous rien en terrasse, à Paris. Ah, c’est malin. Donc je ne vais pas voir les panthères, je ne vais pas en Inde, je suis les conseils, je reste calmement en Beauce : j’aimerais qu’on le remarque et qu’on me donne un prix littéraire, du coup sans même avoir écrit un livre).

Possible que je n’ai même plus le respect élémentaire envers les vieux sages qui piquent et touchent leur tête avec leurs pieds (inopérant en Occident). Plus aucun respect. Plus personne devant qui plier, surtout pas ma propre personne qui, si j’en crois les sages résolutions, n’existe pas tellement (ceci dit tant mieux, parce qu’alors tout est permis. Je vais reprendre de la glace. Si je n’existe pas, ce n’est pas moi qui grossis.)

Alors je tourne des pages et des pages, plus ou moins magiques, avec la ferme intention de manger ces pages s’il le faut, si c’est ce qu’il en coûte de se trouver son foin de bête ruminante si lente, si lente, bordel, les plus intéressants ont tous décollé et je suis encore dans mon salon, à calculer comment arracher les dents de ce qui me mords le gras quand je m’assois.

Il faut bien se tirer de là, non ? On ne va pas rester collés comme des loukoums rances à nos minuscules exaspérations ! Je préviens. Si je reviens, je ne reviens pas sans avoir tout tenté contre ces taches. Oui, ça colle. Il faut sortir le vinaigre.

Ajout d’après-déjeuner : Les feel-good books existent depuis maintenant dix ans, et les gens qui en consomment ne se sentent toujours pas bien. Je préconise d’arrêter tout simplement de lire et de hurler dans la rue des noms de divinités absurdes. Si vraiment vous ne voulez pas sortir du risque calculé, utilisez « Raoult » ou « Mbappé ». Mais ne venez pas vous plaindre que rien n’a fonctionné.

Livres cités

• Pier Paolo Pasolini, L’Odeur de l’Inde, Gallimard Folio, 2019
Sept jours en Inde avec Satprem, propos recueillis par Frédéric de Towarnicki, Robert Laffont, 1982
• Anees Salim, Les Descendants de la dame aveugle, éditions du Banyan, 2020
• Vincent Morch, La force de dire non, petite spiritualité de la résistance, Salvator, 2021
• Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, 2019

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