La nécessité d’être implacable se fit plus forte. Le souffle fin, sourd d’un silence menaçant, fait voleter la flamme au-dessus de l’essence. Allons, il ne s’agit que de feu, de fumée, suivie d’un juste retour aux sources. Dans mes mains le pouvoir prend forme, la chaleur douce de décider, et d’en assumer la responsabilité.
S’il s’agissait de pureté, Ike, vraiment, s’il s’agissait de cela, ce serait encore justifiable. Mais non, je me fous de la pureté, cela n’évoque rien en moi, c’est comme la liberté, ou le bonheur, ce ne sont que des idées, ce sont nos dieux modernes. Inventés pour se supporter un peu plus, pour supporter la plongée dans le sable, l’écrasement dans le goulot du temps qui ne s’arrêtera pas parce que tu souffres moins. Tu vieilliras Ike, pur ou non, libre ou non, heureux ou non. Et tu mourras. Tu comptais faire quoi au juste ? Ignorer la peur, éclairer le noir ? Essaye toujours. Moi je ne vois plus qu’un grand brasier, le seul à même d’éteindre de son souffle l’enfer : l’amour.
Et le kérosène.
Rivalisons avec les tanks, confrontons-nous aux éléments, durcissons-nous. Après tout, c’est une croix, des épines, du sang sur les épaules et du vinaigre sur les lèvres qui ont traversé plus de vingt siècles, pas la douceur d’une prairie et les rires des enfants. On rira plus tard, quand on aura cautérisé les plaies. On courra dans les champs quand on aura échappé aux bombes, l’heure n’est pas, n’a jamais été à l’insouciance. Je hais l’insouciance, elle oblige les raisonnables à jouer les garde-fous et les raisonnables, eux, devraient avoir autre chose à faire. C’est une grande guerre qui se prépare, Ike, sous cette allumette. La guerre individuelle, au corps à corps, un ennemi à la fois, jaugé, trié, observé, sorti de la masse. Celui qui menace ton équilibre, qui pourrait nuire à ta conscientisation. Celui qui brûle les livres, ou tue par haine. Celui qui refuse de comprendre, celui qui frappe le faible. Frappez le fort, pauvres imbéciles, frappez le roc, il vous apprendra quelque chose, vous forcera à devenir plus fort encore, à résister. Tuez malin, abattez le monstre, la puissance, libérez les villages de la tyrannie, reprenez goût en l’héroïque, salissez-vous, fatiguez-vous bon sang. Lisez les livres, sinistres abrutis, car si vous courrez le risque d’être fort et instruit, alors pourrez-vous peut-être prétendre à devenir dangereux. Vraiment dangereux. Et si c’est trop d’efforts, si ce combat n’est pas le vôtre, laissez-le nous. Et si cette croisade, vous l’entreprenez par amour, pas cet amour niais et non constructif de se regarder dans le blanc de l’œil mais cet amour universel de vouloir soulever la montagne pour aider le ruisseau à ne pas serpenter vainement mais atteindre plus vite l’océan, cela ne valait-il pas le jeu de la discipline ? Apprendre à se taire, apprendre la meilleure façon de s’adresser à n’importe quel auditoire, savoir tenir sa place, sa juste place, et la défendre contre l’envahissement de la Grande Connerie Ambiante. Apprendre l’ouzbek, la poterie, le tarot ou la mécanique, mais apprendre, toujours, par pitié, par un peu de pitié au moins pour notre entourage. Pour ensuite savoir quelque chose, transmettre, guider, car notre tour va bientôt arriver, et cela risque d’être grandiose. Imaginez : je vais te montrer, petit, comment télécharger une nouvelle sonnerie de portable ! Ce sont eux qu’il faudra défendre en cas de guerre des masses. Jamais. Je ne me mouillerai jamais pour la masse. J’ai trop à faire avec le détail, l’infime particule à chercher à préserver pour ne pas que toute la structure s’écroule. Je défendrai le prophète, l’aveugle incestueux, le génie honni, je défendrai personnellement le philosophe qui ne sait pas frapper, j’écarterai les flèches menaçant Cupidon, je chercherai le seul regard profond, et grave dans la marée humaine informe, je délivrerai le paysan qui refuse d’abandonner ses bêtes, qui pleure la fin de la pluie, je rendrai invincible le pianiste qui n’entend pas les tirs, je protègerai personnellement l’enfant qui préfère ne pas sourire car la vie comme elle s’annonce l’a fait grandir d’un coup, plutôt que celui qui pérore sa table de multiplication pour qu’on l’aime. Erreur, mauvais choix, ce n’est plus tolérable. Je préfère le mutisme de celui qui voudrait bien sortir de lui mais n’est définitivement pas intéressé outre mesure par ses semblables que l’exubérance de celui qui à trop sortir de lui, à trop s’offrir à tous les regards oublie complètement le reste du monde. Il vaut mieux, parfois, en savoir moins sur soi et les autres mais connaître parfaitement les issues de secours, les gestes qui sauvent, l’habileté et le sens du concret.
Ancrés dans la terre, regardant d’en bas les étoiles, c’est ainsi après tout, que nous sommes faits. Irrigués de sang, enrobés de chairs, composés d’organes qu’il nous appartient d’entretenir autant que notre réservoir spirituel. Il faut être complet, et total, Ike, pour traverser ce monde de part en part et revenir pour témoigner. Le sacrifice ne sert à rien. Il faut pouvoir survivre pour rapporter la cueillette aux affamés.
Moi, maintenant, Ike, je veux travailler, chasser, tisser les vêtements, construire les bâtisses des artistes et des penseurs, tenir les flammes à distance de la dernière œuvre d’art, je veux masser le dos des spartiates, sourire à celui qui assume sa dureté, embrasser celui qui gifle la suffisance. Je veux célébrer les représentants de cet univers fort et chaud, résistant et réfléchi, lyrique et silencieux, sombre derrière l’éclatant, et ainsi, à travers eux, célébrer ma victoire personnelle d’être pure, libre et heureuse…enfermée dans un cadre de douleur souillée par la misère humaine, corsetée dans la vigilance rigoureuse de ne pas m’affaisser, plombée au sol pour éviter la dispersion dans l’air d’un esprit qu’il est nécessaire de catalyser pour en faire sortir sa juste puissance, à des fins intéressantes, et non pour masquer son mal-être dans la volonté sous-jacente de dominer le monde pour éviter d’y disparaître.
C’est tout un programme, Ike, un programme, et pas une théorie.

Et celui-ci commence par l’incendie de ton être. Parce que, comme tout ennemi suffisamment terrible pour qu’on s’y compromette, tu as jailli de mon flanc, tout ce temps à mes côtés, préparant la traîtrise ultime : celle de toi envers toi-même. Je ne peux pas te regarder agoniser sans réagir, je ne peux pas te rendre à la masse. Tu as renoncé, abdiqué, tous ces mots que j’abhorre comme autant de notions de déni de ses facultés personnelles. Et puis tu as voulu, aussi, dériver mon chemin vers tes eaux bourbeuses, tu as jailli de derrière tes buissons pour m’attaquer sournoisement, ne me laissant aucune chance. Pire que tout cela, enfin, tu as échoué, car tu ne m’as pas immobilisée, ni anéantie. Juste touché. Je perds mon sang, mais c’est toi qui brûleras, Ike, et moi je pleurerai un peu peut-être parce que la fumée sera trop âcre, contre nature. Mais brûler ta chair pour cautériser mon âme, est un bon échange de procédés. Je souhaite qu’il ne reste plus trace de toi, plus qu’un goût de fer dans ma bouche et un mauvais rêve, de temps à autre.
C’était bien essayé, Ike, mais tu n’étais pas assez entraîné. Et maintenant, après avoir étincelé dans mes yeux tout ce temps, et répandu ta nitroglycérine dans le moindre de mes recoins, explose, mon amour, va toucher les quatre coins du ciel au même instant, brise nos cadres. Mon cœur est là, tout près, touche-le pour voir, souffle-moi pour de bon, repends toi dans ce dernier feu de joie, d’avoir éteint tous mes espoirs de t’aimer vivant. La déception, Ike, ne peut plus être étouffée, elle, que dans cette onde de choc.
Combien de mon temps encore, enfin, vas-tu prendre, combien de ces dernières secondes vas-tu retenir captives avant de ne plus exister qu’au fond de mes yeux ?
Voyons.

J’ai donc lâché, finalement, cette allumette, avant même que sa flamme n’ait entamé mes ongles.

 

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