En vacances en Crète en 2004, je visitai l’étrange île forteresse fantôme de Spinalonga, dernière léproserie d’Europe, pensant tout au long de cette procession dans les ruines silencieuses et oppressantes au non moins angoissant film de Peter Weir, Pique-Nique à Hanging Rock, découvert lors d’une édition du Festival du Film International de La Rochelle, dont la programmation, envoûtante et souvent ténébreuse, n’en finit jamais de me ravir.

Je me demandais, ce jour, sans raison plus apparente que de fouiller le vieillot mais indispensable Peinture romantique de Marcel Brion, tombant sur quelques reproductions de ce cher William Turner, si j’étais capable, sans tricher, de n’avoir rien oublié de la puissance évocatrice des ruelles escarpées de Spinalonga, mêlées à l’onirique puissance des visions endiablées d’un film que je n’ai pas revu depuis peut-être huit ans.

Volonté de retenir, activation de la mémoire morte, valorisation du fonds.

Bon, et certes, un peu d’encyclopédie en ligne.

Le dernier être humain, lépreux cela va de soi, à trépasser sur Spinalonga fut un prêtre, en 1962. Pendant près de 60 ans, quelques centaines de lépreux vécurent en parfaite autarcie, à peine approvisionnés par voie de mer par des Crétois apeurés qui ne s’attardaient guère. Si l’île est ceinte d’une mer époustouflante de beauté, aux bancs de poissons qui jouent sous la coque du bateau qui nous y conduit, et toute chatoyante d’ocres lumineux et de verts intenses, les senteurs se chargeant de donner le relief à la trop belle carte postale, elle n’en demeure pas moins terrifiante, et habitée. Je n’ai pas su quitter ce sentiment d’angoisse claustrophobe, alors que le vide des structures abandonnées me sautait au visage, que le silence perturbé de bruissements me poussait véritablement dans le dos, et je me souviens exactement m’être trouvée alors dans un état d’esprit assez pathogène pour envisager de quitter le groupe en innocente balade pour finir de me perdre en ces lieux, y disparaître, m’y fondre, ou sauter de la muraille dans l’eau claire. Comme toujours je n’en fis rien, à part quelques mauvaises blagues pour exorciser l’ambiance. Lourde. Très lourde.

Ce n’est pas qu’il me semblât alors honteux d’avoir parqué ensemble ces lépreux, emmurés par la mer, leurs faciès meubles farouchement protégés du reste du monde. Les clubs de vacances ne proposent guère mieux. Les îles, en général, non plus.

Il se trouvait évidemment dans nos rangs quelques hypocrites pour se charger de s’indigner en repoussant la chaleur suffocante de leur éventail madrilène anachronique et sinistre, tout en pestant sur l’organisation qui ne pensait pas aux végétariens dans ses plateaux repas.

Mais le malaise prenait forme et ampleur à mesure que je voyais déferler nos lépreux rouges et pelés de ces clubs de vacances, auxquels, je ne devais jamais l’oublier, j’appartenais corps et âme en cette procession malade, dans les ruelles hantées par les multiples paires d’yeux des décomposés sous terre. Ce fut de ressentir la honte de fouler un sanctuaire comme on visite Auschwitz, sous une casquette insolée et saisi d’une unique envie de retourner à l’apéritif vespéral, tout en participant à souiller la moindre minute de silence qu’aurait au moins exigée la prudence.

Personne ne retrouva les quatre jeunes filles de la pension religieuse égarées en 1900 lors d’un pique-nique à Hanging Rock, irrésistiblement attirées par ce massif de rocher, lieu de cultes aborigènes. Aucune explication ne put être donnée.

Je souris à la classification du film : drame/horreur/mystère.

Oui, drame/horreur car mystère.

Ce film est un film éprouvant, traversé d’une pâle esthétique érotico-romantique toute Hamiltonnienne accablée de la torpeur étouffante d’une Australie appréhendée sous les corsages serrés et les jupons multiples. Pour ne rien dire de l’austérité cléricale régissant ces jeunes filles blondes et empourprées de leurs hormones naissantes. Éprouvant mais contagieux, fiévreux. Je me souviens du vertige des crêtes rouges, tranchantes, sombres, sur lesquelles dansaient, folles herbes, jeunes flammes, les insolentes amoureuses immaculées en quête d’une seconde, une seule, de liberté.

Cette image générée comme peu d’autres ne s’effaça jamais plus de ma frêle conscience et force est de constater des années plus tard qu’elle reste intacte à illustrer le danger imminent.

Quatre d’entre elles s’aventurent trop loin dans ce paysage de soufre, englouti d’imperceptibles murmures convoqués par les rites ancestraux, elles n’en reviendront pas. Châtiment suprême ? Enlèvement, métamorphose ? Accident ?

L’amnésie de la seule revenante ne nous apprendra rien.

Le peur primitive de ne rien comprendre, de ne pouvoir savoir, d’être impuissant face à la roche muette et imposante, viendrait probablement en ce qui me concerne d’une de ces rencontres minérales au détour de la fausse langueur de cheminer, oisif et léger, vacant.

Car tout de même, que sont-elles devenues ?

J’ai cherché, à Spinalonga, la transe qui les avait saisies, ingénues fracturées, pour aller se jeter dans la gueule béante de la bête de pierre. J’ai immédiatement pensé les retrouver terrées dans une maison branlante de l’île, le visage dégradé, les yeux enfoncés sous le coup d’une horreur au relief trop concret, la voix brisée à jamais d’avoir dû taire leur secret.

J’ai pensé qu’en poussant la porte du monastère de l’île, le prêtre m’indiquerait un passage menant à Hanging Rock. Mais je ne fus pas élue, à mon grand désarroi, pour être initiée enfin aux plus infimes subtilités de ce monde. J’ai bien poussé des portes, ressenti l’effroi, imaginé les ombres. Je n’ai rien vu de spécial ce jour-là, à Spinalonga, entre les groupes benêts qui la trouvaient si belle.

Spinalonga, Hanging Rock.

Mais pourquoi avais-je alors rapproché ces deux lieux ? Pourquoi y repenser soudainement aujourd’hui, ébahie devant les marines d’Aivazovski, qu’entretemps je retrouve ?

Drame et horreur : mystère.

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