Walton Goggins est complètement shakespearien, me disais-je en empruntant l’avenue des Champs Elysées dans le mauvais sens. Tragique Shane Vendrell, déchu Boyd Crowder… quarante balais et deux rôles. Et quels deux rôles…j’ai tout pris je n’ai rien laissé et en veux déjà d’autre.

Arrivée à Concorde je fus prise d’un doute. Possible que la portion que je cherchais ait été en fait parallèle à l’avenue au demeurant vide, mouillée, atonale, mais grande, propice à respirer, d’accord, ce fut un point accordé. Je me retournais soudain, me maudissant en apercevant l’Arc s’éloigner. Merde… je n’y arriverai jamais.  J’ai déjà peu d’autonomie, il va falloir tout rembobiner. Ah, je me souviens petite je me mettais dans la tête du chien de la famille (et voilà, encore une phrase qui commence mal), embarqué en voiture et regardant par la fenêtre, j’avais dit à mon père que peut-être une voiture, dans sa petite tête de chien,  c’était une machine à rembobiner le paysage et… bref. Mais déjà, entrapercevoir le pont Alexandre III sur la droite m’avait insinué une inception, j’étais pourtant persuadée que les Champs Elysées traversaient la Seine. Et pourquoi pas ? On a vu des choses plus étranges accompagner le bouleversement climatique. J’ai récemment vu un chien coincé dans un mur, en photo sur un quotidien gratuit souillé de vomi sous le siège d’une rame célèbre pour sa biodiversité. Tout a bougé sur le côté… c’est pas vrai. Mon plan était pourtant simple, si simple que je ne l’avais pas vérifié, erreur fatale. Je sortais du métro, longeais le Grand Palais, traversais le pont Alexandre III et me retrouvais sur les Champs Elysées, vers Disneystore. Cependant, j’ai senti tout de suite que j’allais devoir ravaler mes prétentions. Le pont (je me faisais une joie de le traverser, il est si brillant) serait pour une autre fois. Je partis donc dans le mauvais sens, en ruminant mes découvertes. Le cinéma est mort, vive la série, tout ce qui se fait de plus existant, excitant, intelligent, construit, ambitieux actuellement passe par la série. Les meilleurs acteurs peuvent s’y développer en entités exceptionnelles, nourries des heures incalculables de leur incarnation, servies par des narrations aux nuances pleines d’espérance. The Shield, saison 1 à 7, mais cela n’est pas nouveau. Maintenant Justified, saison 1. Cet homme frôlait le génie, et une poignée d’initiés seulement pour le voir. C’est moche et cependant parfait, tant j’ai horreur de partager. Une poignée, je m’entends. Sur la mauvaise portion de cette avenue infernale, j’aurais juré pourtant que personne ne le connaissait. J’essaye de m’intéresser un peu, de détailler le trottoir, mais ses passants l’encombrent, ils sont encore plus crayonnés que d’habitude, gris, en grappe,  ils ont l’air béats avec leurs sacs de soldes. Bientôt j’en traîne un à mon tour (de sac, imbéciles), mensonger, puisque comme la grande majorité de mes concitoyens je n’achète pendant les soldes que les nouvelles collections, après avoir constaté que la veste dont je me suis pourvue il y a deux semaines fait à présent la moitié de son prix initial. C’est faussement agaçant puisque toujours prévisible, je baisse l’échine et souscris à la coutume contente d’appartenir à mon espèce de temps à autres. Les minutes, mortelles, folâtres sont des gangues qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or… plus personne ne connait le mot gangue, d’ailleurs. Merde. J’ai mis deux fois trop de temps pour parvenir à un magasin où je suis en train d’acheter deux fois trop cher un article qui  m’exaspère déjà. Avec un Baudelaire persistant dans la tête qui me pré-annonce gentiment de foutre le camp d’ici.

Mais j’ai l’air parisienne, quand bien même en sortant du magasin je reprends à nouveau l’avenue dans le mauvais sens, n’en déplaise à mon air nonchalant et revenu de tout. Vous croyez que de me voir rendue pratiquement au pied de l’Arc m’aurait mis la puce à l’oreille ? Mais non. La preuve : deux Japonais tentent de m’interpeller et je bondis en arrière « Ah non non,  je ne parle pas le français, enfin, je ne suis pas d’ici, je ne peux rien faire pour vous, vous comprenez, rien ! » Ô temps pour l’hospitalité en Ile-de-France. Mon gosier de métal parle toutes les langues, pourtant, mhh. Je plonge sous l’Arc, j’ai l’impression de me trouver dans Vidocq (mais avec Depardieu) ou l’autre Fantôme de Belphégor, là, ou une Nuit au musée (ah non c’est à New York, ça), je ne sais plus. Un mauvais film historique où le ménage est trop bien fait et les costumes sortent du pressing. Je sais qu’Une nuit au musée n’est pas un film historique mais vous savez exactement ce que j’entends par là, et  je ne suis pas perdue, puisque je ne vais nulle part, simplement cela me prend un peu plus de temps et d’énergie que prévu. Il est bientôt 16h et je rajoute une difficulté : je n’ai rien mangé depuis longtemps, et plus de sucre dans le sang depuis la veille. Je ressurgis en me demandant si je vais retrouver bientôt la place de la Concorde, en apercevant la Défense. Station Argentine ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Super, j’ai une rigidité postmortem qui s’installe dans le Bas-Rhin, plus de carburant et  je viens de m’amuser à frayer la bagatelle de cinq stations à pied.

Horloge, Dieu sinistre, effrayant, impassible, dont le doigt nous menace et nous dit « Souviens-toi », de tête. Attendez un peu. Vous avez encore tout rechangé de place pendant que j’essayais ma combinaison Tigrou. Je n’ai pas essayé de combinaison Tigrou, cela va bien oui ?

Mais je suis où, maintenant ? Argentine mensongère, mensonges, tout est mensonges et détestation, désarroi, et personne ne connaît Walton Goggins, l’incommensurable que personne ne commensure j’en ai ras le bol d’être toute seule. Meurs, vieux lâche, il est trop tard.

Je considère soudain l’extrême laideur de la vitrine Vuitton, ou Lancel, un truc avec des sacs dedans. Un coin, à moins que la vie se soit encore surpliée devant moi. Un zèbre les pattes en l’air, s’il vous plait tuez-moi, je vous en prie, faisons cela. Prenez-moi et que mon sang rachète cette vitrine coupable. Je suis tellement déçue d’être seule. Je consens à ce sacrifice. Je considère enfin sa laideur, des centaines de mètres plus loin, lorsque ma rétine accepte enfin de transmettre une information pour laquelle elle a eu peur de se faire abattre. Je me rappelle aussi qu’il y avait un jeune type un peu humain, qui fumait sa clope dans un grand pull gris, devant un cinéma. Une vraie gueule de projectionniste en pause, s’ils existent encore. Il a failli être beau, car je ne l’ai pas regardé. Peut-être aurais-je dû m’arrêter net et lui demander s’il était un projectionniste en pause, et alors un jour nous aurions donné naissance à notre cinquième enfant qu’on aurait appelé Vuitton pour commémorer cette belle journée. De merde. Parce qu’elle n’est rien, ne contient rien, ne donne rien, à part m’emmerder dans mes directions.

Walton Goggins, connasse !, me surprends-je à crier en rêve à une pauvre créature probablement aussi perdue que moi mais suédoise, avec une excuse donc. Je dis suédoise, c’est parfaitement sexiste de ma part. Elle est grande, blonde, s’habille bio et arbore un grand sourire sain sur une peau parfaite légèrement piquée par la rougeur de la neige alors qu’il ne neige pas, j’en conclue qu’elle est suédoise. J’imagine que si je lui rends son sourire nous formerons un joli couple de grandes dingues perdues dans ce siècle. Nous nous offrirons des moufles tricotées par des enfants du Vietnam qui se tromperont sur la taille car ils n’en portent jamais. Nous nous aimerons d’un amour pur ponctué des frictions du sauna. Nous nous dévorerons de sourires entendus, éloignées à jamais des hommes perfides et de leurs suintants pénis tendus comme autant de doigts accusateurs, oui, toi, là, sers à quelque chose, veux-tu ? Mais je ne lui réponds pas. Je ne suis pas prête. Je l’ai trouvée belle, c’est un premier pas vers la modernité, me dis-je  pour me consoler.

Je ne suis qu’une sale menteuse, je crée des blondes dans mon ennui sur cette avenue dont je ne sais pas si je ne devrais pas tout simplement m’échapper en me fabriquant des ailes. Un labyrinthe linéaire, c’est la meilleure. Je me perds sur une ligne droite, quel exploit. Balancez-moi d’un hélicoptère dans la jungle birmane et je reviendrai avant la nuit mais il faut que je prenne systématiquement les rues dans le mauvais sens en sortant du métro. Le gouffre a toujours soif, la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin hasard, où l’auguste vertu, ton épouse encore vierge, où le repentir même, où la dernière auberge où tout te dira… je répète à vois haute pour m’en débarrasser.

La fin de Shane Vendrell dans un appartement pourri de L.A.est un morceau d’anthologie. La douleur de Boyd Crowder au milieu des pendus du Kentucky un paroxysme. Walton Goggins, vous dis-je. Fire in the hole ! L’immense. Pyromane néonazi touché par la grâce, flic corrompu noué de remords, aspiré dans la fatale descente d’organes du passager d’un avion en piqué. Qui puise la force de pénétration de ses yeux d’acteur derrière la barrière à jamais refermée par le suicide de sa femme alors que sa propre gloire commençait. Rien sans rien.

Enfin redescendue dans les artères signalisées et assise entre deux femmes identiques, je m’octroie (bigre, quel mot laid) un instant de répit en attendant d’être recrachée à Nation. Je pense à ce rêve dans le rêve que j’ai fait cette nuit. Un coup tordu des services secrets de l’âme : voyez toute l’ironie, j’avais dit, avant d’aller dormir : « allez, c’est terminé. » J’avais pleuré un peu, parce que c’est toujours triste de terminer. Surtout ce qui n’a jamais commencé, mais passons, j’avais dit : « Je me libère. » Toi, (appelons-le… Dean, comme le chien de True Blood qui se transforme parfois en homme à moins que cela ne soit l’inverse, et pour le tenir à distance), toi, Dean, je te tourne le dos, j’en ai terminé de frayer dans ton sillage, tu n’auras plus de pouvoir sur moi, I rescind my invitation, comme il faut le dire à tout vampire dont on ne désire plus la présence dans sa maison, et qui devra alors qu’il le souhaite ou non, sortir en reculant en vous dévorant d’imploration, mais trop tard. Je m’étais couchée apaisée et certaine, définitive comme je pensais l’être parfois. Puis je fis deux rêves, entrecoupés d’un éveil brutal très cinématographique en effet, moins bien cadré cependant, et le brushing moins gonflé. Dans le premier tu me suivais chez moi, je te présentais des proches, te demandais une balade au bord du tsunami qui se figeait derrière le port, dans les brumes vespérales oui, tout était là. Tu restais distant puis incisif par regards appuyés, formules justes et dosées, j’étais tienne adorable, enchantée et luisante, on aurait vu mes boucles en cascade sur mes reins pendant que tu m’embrassais enfin dans la pénombre, soudain tu me tends gravement des papiers, dans un tribunal planté à la hâte entre la mer et nous, me demandant de veiller à tes affaires si tu devais partir. J’étais déchirée, je ne voulais pas les prendre, refusant de sceller ton destin et je me réveillais. Je racontai alors en panique mon rêve à des amis qui se relayaient à mon chevet pour écouter mon histoire, je leur demandais où tu étais parti, si tu étais parti et ce qui, enfin, se passait. Je disais que je savais où étaient les papiers si c’était nécessaire. Aucune trace de toi pourtant. J’étais perdue, et triste, consciente d’avoir rêvé, écoutant les autres me dirent de tenir à ce rêve et de ne rien abandonner. Et puis je m’éveillai à nouveau. Cette fois-ci dans le silence brutal du matin réel. Ennuyée de cette farce émanant de moi-même. J’avais dit « terminé », il va falloir que je m’écoute un peu mieux. Je froisse impatiente les draps, interroge cette nouvelle journée, décide d’aller sur les Champs Elysées en passant par la Seine, me dit que je ne peux raconter ce rêve qui me perturbe à personne. Et personne donc n’écoutera jamais ce rêve. Pourtant, tu es bien parti. Nous nous sommes probablement aimés dans les replis temporels d’une ville maudite et insaisissable. Je ne sais plus qu’en dire, ni où se situe donc la connivence, celle qui me tient à toi. Il ne se passe rien. Tout est suspendu comme les ballons dans l’air, trop hauts, trop légers, immanquablement voués à disparaître ou exploser. Le jeu, la fiction, le rêve, l’ivresse, tu dois partir. « Peut-être que je ne parle qu’à moi-même depuis tout ce temps » souffle faiblement Boyd Crowder dans la voiture du dernier de ses amis sur terre, reconsidérant sa foi au plexus défoncé par une accumulation de pertes. J’éteins le poste, la saison, de toute façon, s’est achevée.

Sur ta droite parfaite, sortant de sous terre, je ne sais où aller.

En guise d’épilogue

Sortie à Nation, l’enfer de la ronde : un cercle et trop de possibilités en rayons, tenter ma chance pour prendre le cercle dans le bons sens, arriver enfin à la bonne rue en ayant parcouru tout le cercle par la gauche, la rue se trouvant être pourtant au départ la première sur ma droite. Je feins l’innocence. Walton Goggins existe quelque part, je me souviens par cœur de Baudelaire grâce à Mylène Farmer, je ne sais rien et reste seule parce que rien ne convient, rien ne suffit, rien ne te ressemble, et  cela suffira pour aujourd’hui.

Trois mille six cent fois par heure la seconde chuchote « souviens-toi » rapide avec sa voix d’insecte dit « Je suis autrefois »…

J’étais heureuse, tu sais. C’est même souvent le cas. Je l’ai encore été il y a un quart d’heure. J’ai aimé te chercher là-bas, et te laisser partir. Mais j’ai le cœur condamné. Je ne te voyais pas sous l’Arc. Je te retrouve dans l’abîme de l’abîme de mon repos et prie pour simplement dormir. En dessous du dessous du réel, tu existes avec moi. Au milieu, je peux en encore en parler. Réveillée rien n’existe et depuis des années je me tais. Que je le veuille ou non.

… Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde.

Continuons le chemin

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