« Dis, général, de quel mal notre ère souffre-t-elle ?
— Celui du siècle dernier. »

Stupeur, consternation, impuissance, adaptation rapide à d’absurdes nouvelles conditions de subsistance, volontariat : voici le lot qui apparait désormais commun à chaque civil ordinaire confronté à une invasion ennemie. Pour les Henry Lion Oldie, pseudonyme de deux écrivains d’Ukraine reconnus, Dmitri Gondrov et Oleg Ladyjenski, approchant de la soixantaine, n’ayant jamais servi sous les drapeaux ni même reçu d’initiation militaire, les questions du « que faire », « comment se rendre utile », « comment aider », « quelle est ma juste place dans cette société assiégée » vont rapidement trouver une partie de leurs réponses dans le témoignage au jour le jour des premières semaines de l’invasion russe en Ukraine, depuis leur point de vue.

Habitants pacifiques de Kharkiv, russophones ayant de nombreux liens professionnels avec la Russie, les Oldie ont d’abord tout fait pour rester dans leur ville bombardée, puis ont fini par prendre la route pour Lviv où ils furent accueillis par des amis le temps de se retourner. Rapidement en contact grâce aux réseaux sociaux avec leurs lecteurs et amis dans le monde entier, ils se tournent vers Patrice et Viktoriya Lajoye, un couple de traducteurs russophones français, par ailleurs éditeurs de littératures russes et ukrainiennes en France. Les Oldie et les Lajoye se connaissent depuis plus de quinze ans, et ont déjà travaillé ensemble. Sur la proposition de Dmitri et Oleg, Patrice et Viktoriya récupèrent les entrées de journal au fur et à mesure de leur écriture, durant les premiers mois, afin de les traduire immédiatement dans l’idée de les faire publier aussi tôt que possible. Ce journal commence le premier jour de l’invasion jusqu’à la fin du mois d’avril 2022. Il se clôt sur des appendices qui font un point au milieu de l’été puis à l’automne 2022, les auteurs ayant admis dès le mois de mai la terrible « routine » de la guerre, les installant dans une action modeste, par petites touches, lente mais régulière – tout sauf spectaculaire, pourtant bien réelle et vécue. « Quel jour de la guerre sommes-nous ? » se demande Oleg, vers la fin du journal. « Un jour ordinaire » fuse comme la réponse la plus sincère qu’il trouve. Précisément banale.

« Un sentiment étrange. Oui, c’est très bien que dans l’Ukraine en guerre, il reste toujours de telles villes. Où la vie normale continue. Où les gens vaquent à leurs affaires habituelles. Où les mamans peuvent se promener tranquillement avec leurs enfants. Où les enfants peuvent jouer. Où les adultes peuvent aller sans se hâter, sans sursauter à l’écoute de bruits stridents.

Et en même temps, comme je l’ai déjà dit, on sent qu’il y a quelque chose d’anormal dans tout cela. Une sorte de déviation surréaliste de la réalité. Une dissonance existentielle. Comme si tout ce qui m’entoure n’était qu’illusion, une « Matrice », et que l’affreux visage de la guerre allait ressortir instantanément comme un hologramme soigneusement construit et qu’une tête de mort atmosphérique de Salvador Dalí allait bientôt pendiller dans le ciel, à la place du soleil. » Dmitri, 23 mars 2022

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« Les faits curieux et effrayants de la guerre : à Kharkiv, l’artillerie russe a bombardé le parc central Belotchka. (anciennement parc Gorki). Il y a des blessés parmi les visiteurs. Dans un des zoos de la ville, un obus a tué un couple de bisons. Il ne reste que leur petit, qu’on essaie d’évacuer, mais c’est pour l’instant impossible à cause des frappes et des routes bloquées. Des parcs. Des bisons. Des obus. Midi, XXIe siècle. » Oleg, 9 avril 2022

Rien de trop

Exception de la collection Mémoires de guerre des Editions les Belles Lettres, qui donne habituellement la parole à des soldats ou journalistes sur le front des conflits dont ils parlent, le journal des Oldie propose un contrepoint civil déroutant, tout en retenue. Les horreurs de la guerre n’y sont pas décrites, puisqu’elles sont peu vécues, et sont relatées dépouillées d’une trop grande émotivité, que les écrivains se refusent, tout comme l’alcool et les propos rapportés, préférant garder la tête froide et prudente sur les faits de guerre avancés et admis. L’absurdité cruelle et le quotidien sont racontés sans pathos et impliquent le lecteur tout en le ménageant : il est possible de les suivre dans leur malheureuses pérégrinations sans suffoquer sous les évocations brutales, ou se transformer en analystes géopolitiques. Aucune ligne ne sera consacrée aux politiques, aucun nom n’est même évoqué : ce n’est alors pas le moment. Une seule certitude irrigue l’urgence des premières semaines : quiconque entrera armé sur le territoire ukrainien pour s’en prendre à son peuple subira de terribles revers. « Tandis que nous, nous allons vivre. » La victoire leur semble certaine, et l’envahisseur se sera damné tout seul.

Petites et grandes vicissitudes

Kharkiv, mars 2022. Les vitres menacent d’exploser à chaque onde de choc provoquée par les tirs de roquette, mais rapidement circule une astuce à base de bouteilles en plastique à caler contre, pour épargner les siennes. Conserver son appartement à peu près chauffé est une priorité. Plus tard, hommage est rendu aux chauffeurs de bus conduisant sans repos pour évacuer les milliers d’habitants et négocier au check-point que tel bus abritant des femmes enceintes, des personnes âgées démentes ou fatiguées puisse parvenir à destination en un temps humain. Nos auteurs apprennent la survie et la fuite sur le tas, rien ne les y destinait : âge, situation confortable, livres peu engagés politiquement… et alors qu’ils découvrent et se découvrent un esprit d’entraide acharné et désintéressé, ils observent dans le même temps le pire et le meilleur des réseaux sociaux en temps de guerre. Pour exemple : pendant qu’une chaîne se monte pour récupérer des vivres et faire préparer des repas adaptés aux quinze enfants encore hospitalisés proche de chez eux, un internaute jugera opportun de leur faire remarquer une faute d’emploi d’un terme dans leur statut Facebook. On ne dit pas « bénévoles », mais « volontaires ». C’est entendu. L’ironie cuisante d’un de ces carambolages du réel, comme tant d’autres, indique au lecteur la palette de ressources à convoquer, matérielles comme intérieures, et les fatigues contre lesquelles il faut lutter simultanément.

« Je garde le silence en ligne. Quand je me trouve sous l’influence de vives émotions, j’essaie de garder le silence, de ne pas ébranler le monde virtuel par mon cri. Sinon, je parlerais trop, et à quoi bon ? Je risquerais ensuite de recevoir des commentaires jusque par-dessus la tête. » Oleg, 11 avril 2022

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La haine a une aile cuivrée,
Un bec en plomb et des plumes nues de bronze ardent.
Oiseau de Stymphale,
Qu’est-ce qui t’a amené chez nous ?

Un battement d’ailes m’a répondu :
« Je vis ici depuis le début.
Je vole, je picote et interpelle dans la peur éternelle :
La flèche d’Héraclès m’atteint-elle ? » Oleg, 15 avril 2022

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Henry Lion Oldie, Invasion. Journal d’Ukrainiens pacifiques. Traduit et préfacé par Patrice et Viktoriya Lajoye, Les Belles Lettres, 2023.

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