» Ce qui est excellent, et que les études classiques seules produisent, c’est l’habitude, acquise dès les plus jeunes années, et pour la vie entière, de penser, non seulement que tout est dit, mais que tout a déjà été senti, éprouvé, que rien ne se passe dans notre âme qui ne se soit déjà passé dans d’autres âmes, et depuis qu’il y a des hommes, et qui pensent, et qui sentent. […]

Vous dites que depuis vingt ans que vous avez quitté le collège, vous n’avez pas ouvert un livre latin ni grec, et que, soudain, aujourd’hui, dans un moment de loisir, la fantaisie vous ayant pris de vérifier si vous étiez encore capable de traduire une phrase de Tite-Live, vous avez piteusement échoué. Et vous vous demandez si vraiment il valait la peine de passer six ans de votre jeunesse à un travail si dur, pour un résultat aussi précaire. Mais jamais, dans vos études, le latin n’a été une fin en soi. Même si, n’ayant pas entretenu votre connaissance des langues mortes, vous êtes complètement incapable aujourd’hui de traduire un texte, et, disons plus, même si vous avez été un cancre pendant vos années de collège et si votre incapacité de traduire date de ce temps-là, du moins avez-vous pris, pendant les six années les plus formatrices, l’habitude de penser qu’aucune situation psychologique n’est nouvelle dans l’histoire de l’humanité. S’il vous est resté, fût-ce très confusément, cette idée que vos états psychologiques, vos émotions, vos sentiments, vos désirs, vos pensées, ne sont point particulièrement, singulièrement vous-même, mais vous apparentent à d’autres hommes, et non point seulement aux hommes de votre temps (ce qui serait encore un genre de singularité), mais à des hommes qui vivaient  il y a deux mille ans et plus, alors vos études n’ont pas complètement manqué leur but, car ce qu’elles cherchaient par-dessus tout à produire, c’est cette habitude de votre esprit, qui reste intacte, maintenant que vous ne savez plus traduire. Là vraiment, il y a quelque chose qui reste quand on a tout oublié, et même, quand on n’a pas très bien appris. « 

Fernand Robert, L’humanisme, essai de définition, Les Belles Lettres, 1946, pages 140-141.

 

 

Pour poursuivre la route ensemble...
« Power is exerted vertically on people who clash horizontally » ~ Jérôme Sessini, Inner Disorder – Ukraine, 2014-2017

« Je n’ai rien fait qu’être là, ces trois dernières années. Je me suis mis à la place de l’autre, et j’ai refusé de choisir un camp. »

Paul Gadenne, L’Enfer de Sartre – La souffrance morne de l’athée révolté

À vrai dire une seule chose intervient ici pour démentir quelque peu cette impression : la violence avec laquelle ces êtres s’en prennent à leur destin. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, car à vrai dire la révolte ne se justifie que si l’on peut en appeler à quelqu’un. > Lire plus

Georges Bataille, dépenser pour soi

Once there was class war, but not any longer 'cause we are all bourgeois now. Ce qui me semble exemplaire dans le texte qui suit, tiré de La notion de dépense de Georges Bataille (La part maudite, éditions de Minuit, 1967, pages 37-38), c’est bien évidemment la lecture métaphorique que > Lire plus

Nelly Sachs, Lament

Aux Marie, de Belgique, de Corse et d'ailleurs Je prends la parole sacrée de la poétesse allemande Nelly Sachs, liée en des bribes ardentes vers un unique livre que toutes ses dernières forces promettent. Je les sépare pour apaiser ma peur, mais toujours l’ensemble survit. Étouffée, rendue muette par les > Lire plus

Norman Mailer, Oh My America

"Alors, quand me pardonneras-tu d'être un homme ?" Serge Rezvani, Vers les confins. Lettre de Norman Mailer à sa femme Béatrice pendant la guerre du Pacifique durant laquelle il a écrit "Les Nus et les Morts" Capture du film  Norman Mailer, Histoires d'Amérique, France 2, 1998. > Lire plus

Arséni Tarkovski et la largeur russe

« Je suis une bougie, je me suis consumée tout au long du festin. Recueillez ma cire au matin, Et cette page vous dira tout bas Comment pleurer, de quoi être fier, Comment offrir Sa dernière part de gaieté avant de mourir, facilement, Et sous l’entrée d’un toit de hasard, Brûler > Lire plus