Ainsi donc, pour le progressiste libéral, se résigner à l’histoire est une attitude immorale et stupide. Stupide, parce que l’histoire est liberté ; immorale, parce que la liberté est notre essence.Le réactionnaire est pourtant ce stupide individu qui assume la vanité de condamner l’histoire, et l’immoralité de s’y résigner.
Si le réactionnaire admet l’actuelle stérilité de ses principes et l’inutilité de ses critiques, ce n’est pas qu’il se satisfasse du spectacle des confusions humaines. Le réactionnaire ne s’abstient pas d’agir par crainte du risque, mais parce qu’il estime qu’actuellement les forces sociales se précipitent vers un but qu’il méprise.
Le réactionnaire n’acclame pas ce que doit apporter la prochaine aube, ni ne s’accroche aux ombres ultimes de la nuit. Sa demeure s’élève dans cet espace lumineux où les essences l’interpellent par leur présence immortelle.
Être réactionnaire, ce n’est pas embrasser des causes déterminées, ni plaider pour des fins déterminées, mais soumettre notre volonté à la nécessité qui n’étouffe pas, ranger notre liberté à l’exigence qui ne contraint pas ; c’est surprendre les évidences qui nous guident, endormies sur la grève des lacs millénaires. Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles.
Oublie tes démonstrations. Je n’écoute pas ton prêche, mais ta voix.
La mode adopte des philosophies qui évitent soigneusement d’aborder les problèmes.
Quand une langue se corrompt, ses locuteurs s’imaginent qu’elle rajeunit. Sur la verdeur de la prose actuelle on distingue des moirures de charogne.
La facilité des communications banalise même l’urgence.
Par une ridicule pudibonderie, l’écrivain intelligent d’aujourd’hui croit qu’il ne lui est permis de traiter que des sujets obscènes. Mais puisqu’il a appris à n’avoir honte de rien, il ne devrait pas avoir honte de montrer des sentiments décents.
Le révolutionnaire ne découvre « l’esprit authentique de la révolution » que devant le tribunal révolutionnaire qui le condamne.
La lecture est une drogue incomparable, parce que, plus qu’à la médiocrité de notre vie, elle nous permet d’échapper à la médiocrité de notre âme.
Ce qui n’est pas niais paraît à l’homme moderne soit criminel soit obsolète.
La familiarité systématique est une hypocrisie d’égalitaire qui se juge lui-même inférieur, ou supérieur, mais en aucune façon égal.
Parmi les artistes, ce qui abonde, c’est la triste espèce des imposteurs sincères.
Ni l’infériorité n’est honteuse, ni la supériorité coupable.
Exiger de l’intelligence qu’elle s’abstienne de juger mutile sa faculté de comprendre. C’est dans le jugement de valeur que culmine la compréhension.
Parce que les calculs de ses expectatives se sont révélés faux, l’imbécile croit que la folie de nos espérances sera déçue.
La main qui n’a pas su caresser ne sait pas écrire.
Éduquer, ce n’est pas transmettre des recettes, mais des répugnances et des ferveurs.
L’humanité est le seul dieu totalement faux.
Est réactionnaire tout homme qui n’est pas disposé à acheter sa victoire à n’importe quel prix.
L’université est le lieu où les jeunes gens devraient apprendre à se taire.
Une intelligence déliée se fait pardonner ses extravagances.
La connaissance se fonde sur des suppositions intelligentes, et non sur des certitudes incomplètes.
Ce qui effraie le réactionnaire, ce n’est pas tant le chambard plébéien déchaîné par les révolutions que l’ordre étroitement bourgeois qu’elles engendrent.
La parole ne nous a pas été donnée pour exprimer notre misère, mais pour la transfigurer.
Nier qu’il y ait une hiérarchie entre les choses n’est jamais une conviction, mais une excuse ou un prétexte.
Là où seules les règles du droit sont en vigueur, les normes éthiques finissent également par n’être plus que des dispositions légales. La démocratie démoralise la morale elle-même.
La génuflexion d’un indifférent est la suprême offense.
L’intelligence qui ne provoque pas d’hostilité est anodine.
La foi n’est pas une conviction que nous devons défendre, mais une conviction contre laquelle nous n’arrivons pas à nous défendre.
Ne nous fions pas au goût de qui ne sait pas détester.
L’impossibilité de trouver des solutions nous enseigne que nous devons nous consacrer à ennoblir les problèmes.
Lugubre, comme un plan de développement urbain.
Depuis deux siècles on appelle « libre penseur » celui qui prend ses préjugés pour des conclusions.
Le plus souvent, les pompeux accusateurs publics ne sont que les avocats de crimes clandestins.
Le mot tolérance désigne parfois la compassion du fort, plus souvent la couardise du lâche.
Gens de gauche et gens de droite ne font que se disputer la possession de la société industrielle. Le réactionnaire souhaite sa disparition.
La loyauté transcende la justice.
Ce n’est pas avec celui qui ne pense pas comme nous pensons qu’il nous est le plus difficile de discuter, c’est avec celui qui croit penser.
Les musées sont la punition du touriste.
La vieillesse du jeune rebelle, comme celle des reines de beauté, n’est pas exempte de pathétique.
Ceux qui se sont nourris de lettres latines et grecques se regardent en souriant pendant que les autres parlent.
Aujourd’hui, pour scandaliser qui que ce soit il suffit de lui proposer de renoncer à quelque chose.
C’est la haine du démagogue qui caractérise le classique grec.
Aussi longtemps qu’on ne le prend pas au sérieux, celui qui dit la vérité peut survivre dans une démocratie. Ensuite, la cigüe.
Supprimer l’enseignement des lieux communs qui abondent dans les lettres latines et grecques, c’est priver l’homme de l’a b c de la sagesse humaine.
Des hommes intelligents ne se contredisent pas sans sourire dans leur for intérieur.
Il faut écrire à la fois comme si personne ne devait nous lire et comme si tout le monde devait nous lire.
Un orgueil justifié s’accompagne toujours d’une profonde humilité.
L’écrivain réactionnaire doit se résigner à une célébrité discrète, du fait qu’il ne peut pas plaire aux imbéciles.
Une fois qu’on l’a dépouillé de la tunique chrétienne et de la toge classique, il ne reste de l’Européen qu’un barbare chlorotique.

Morceaux choisis du Réactionnaire authentique de Nicolás Gómez Dávila, Editions du Rocher.

Illustration d’ouverture : capture du film Magnolia, de Paul Thomas Anderson.


 

Pour poursuivre la route ensemble...
Marcel Aymé, Le Confort intellectuel – Dégradation accélérée du romantisme

Le malheur est en effet que depuis une trentaine d’années, il n’existe plus véritablement de snobisme. Ceux qui semblent encore préposés à cette fonction ne possèdent plus les vertus nécessaires de frivolité et d’instabilité. Ils prennent tout très au sérieux et ne gardent plus par devers soi cette légère réserve > Lire plus

Crise de nerfs en Toyota Corolla – Horacio Castellanos Moya, Le Dégoût

« La stupidité, on ne peut en venir à bout qu’en l’arrachant d’un coup, la stupidité humaine ne comprend rien aux demi-mesures. » Moya, attablé avec son ami Vega qui revient au Salvador enterrer sa mère après un exil de plusieurs années, écoute le long monologue de celui-ci qui a décidé, après > Lire plus

Se rendre sans se soumettre – D.H. Lawrence, Le Renard

Comme toujours sensuelle, magnétique et si finement perspicace, la prose de D.H. Lawrence étreint et caresse, pousse dans tous les retranchements avant de toucher précisément ce point où tout être même le plus récalcitrant s’ouvre et se rend dans un évanouissement charnel.

De part et d’autre du continent tragique – Llewelyn Powys, De l’ébène à l’ivoire

Sur l’ébène et l’ivoire est gravé le même sombre destin. Proverbe arabe « Ecoute, quand tu as le temps, tu devrais noter tous les jours des impressions vivaces de ton pays pour en faire – à la Conrad – quelques nouvelles. Garde la main en notant dans ton journal toutes les > Lire plus

Sur la digue | Hugo von Hofmannsthal

  On évoque souvent la murène du Romain Crassus. […] lorsque Crassus l’appelait, elle reconnaissait le ton de sa voix et elle nageait vers lui. […] Crassus alla même jusqu’à la pleurer et à l’enterrer lorsqu’elle mourut. Un jour que Domitius lui disait « Imbécile, tu pleures la mort d’une murène », > Lire plus

Plutôt mourir que crever ici | Paulina Dalmayer, Les Héroïques

Le cancer de Wanda ne lui laisse plus de doute : elle va en mourir, et rapidement. Abordant les soixante-dix ans sans comprendre où ils sont passés, celle qui dévora les promesses ambiguës d’une Pologne mal libérée se remémore ses amours, son métier de pédiatre, sa famille et les étapes > Lire plus

Vous souhaitez recevoir les articles ?

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.