Chronique Erreur 404 publiée le 5 novembre 2017 sur Profession-Spectacle

Lundi 29 octobre 2017

Amsterdam. La Fête des morts est alentour, ses couleurs parent un individu sur trois, tachant un Nouveau Monde encore affolé des pierreries sans valeur qu’un conquérant leur a offertes en échange de leur ancestrale dignité.

Dans le Jordaan, un supermarché du kitsch – traduction littérale – promet pour une poignée d’euros une tasse en formica présentant un lapin, un tablier criard à l’effigie de Frida Khalo, quelques flamands roses en plastique faits au Sri Lanka, pour faire sourire nos invités sur une terrasse repeinte en pots d’échappements. Trois crânes bariolés et criblés de brillants en toc, en tête de gondole, semblent regarder la sortie avec dépit : il y a des choses que nous savons, dont vous vous moquez. Le culte de la Santa Muerte dont feignent de se piquer les plus jeunes buveuses de Mojito, savent-elles seulement ce qu’il recouvre ?

Mardi 30 octobre, mais en 2007

Bordeaux. J’entends la roulette menaçante s’abattre sur le tartre persistant du patient précédent.

Je ne trahis aucune angoisse particulière.

Mon seul ennui, c’est qu’ils avaient raison. Que ce clou vissé bien profond dans ma langue, ami de longue date, bientôt cinq ans, s’attaquait en silence à ronger mon émail jusqu’à vrombir dans ma tête en migraines spectrales. Il fallait sévir et le désactiver froidement pour le salut de mon sourire et de mes nerfs, et tant pis pour le métal.

Je tenais pourtant absolument à cet ornement buccal inutile sauf à faire râler les dentistes qui se liguaient tous contre ma fantaisie ; mon orgueil et moi vivions très mal cette victoire de la douleur sur le symbole.

J’attendais donc que mon dentiste me félicite de mon choix mature en feuilletant un Paris-Match défraîchi.

Mon regard s’arrêta sur une Santa Muerte immense paradant dans les rues animées de Mexico.

Je jurai d’en savoir plus, tout en laissant la science dentaire l’emporter sur le rituel. Et j’oubliais.

Mercredi 3 novembre 2010

Paris. J’apprends l’existence d’un seul et unique ouvrage consacré, en langue française du moins, à ce culte inversé : Santa Muerte. Mexico, la Mort et ses dévots, de Francis Mobio.

Réminiscence brutale de la fin de ma relation avec les bijoux cloués dans les chairs, cette apparition me rappelle à une promesse faite lors de ce grand jour de deuil : je pars en quête, il me faut ce livre.

Jeudi 4 novembre 2010

D’abord, je constate qu’il n’est fait que d’images, muettes. Figées en tristesse, dépourvues de la grâce d’un texte en ombre portée. Le format ne les met pas véritablement en valeur mais une tendresse me prend en le serrant dans mes mains : il est certainement le dernier de son espèce. Qui voudra encore publier de la photographie, immobile et silencieuse, dans un livre ? Puis une oraison à la sainte Morte vient s’imposer entre deux vues. Enfin, Mobio reprend, en vignette, chacune des photographies et les commente comme un carnet de route. Deux beaux essais d’histoire des religions viennent clôturer, avec une succincte et efficace bibliographie, ce joli petit objet qui ne délivrera pourtant pas ses mystères.

Impuissant à conclure, l’ouvrage rappelle toutefois la pente : depuis Tenochtitlan, le Mexique dégénère. Le vertige a dépassé depuis longtemps la nausée ravalée qui elle-même a déversé, retourné, renversé ses vapeurs. Dans cet immense désert surpeuplé où la tôle chevauche les carcasses et les hommes tombent avant d’avoir jamais connu la raison, la sécurité a changé de camp. On le sait. Mais on ne le comprend pas, on ne le ressent pas, on ne l’intègre pas avec la juste terreur que génère immanquablement ce simple fait à celui qui l’embrasse : la mort est sanctifiée.

Lorsque, depuis des aubes immémoriales, la violence n’est plus l’aberration mais la norme, jonchée de chagrins et de manques, aidée des fléaux occidentaux autant que des moiteurs subéquatoriales corrosives, que cette violence se marie à la plus fervente des dévotions aux cultes traditionnels d’un monothéisme glissant, mouvant, finalement polymorphe, l’on suppose deux choses suivant l’angle d’attaque : Dieu baisse les bras, ou bien il n’y a jamais eu de Dieu, mais toujours des pratiques de « comme si », pour tenir, des « au cas où » désespérants, lugubres, burlesques (donc désespérants et lugubres, mais maquillés). Parfois, chez certains groupements plus spectaculaires que d’autres, cela finit par se remarquer. La fissure dans le décor et derrière, l’innommable peur ancestrale. À présent survivre est tellement insupportable que la Sainte Mort protège d’elle-même.

La vie n’intervient plus, ou ne définit plus que le reste : ces instants d’égarements où l’on respire encore, avec l’accord de la statue efflanquée. Ce centre malade de l’Amérique ne peut plus se laisser apercevoir de l’autre côté. Méduses implacables, ces pays aspirent l’innocent qui ne se détourne pas et le figent dans une agonie certaine, mais lente : il n’y a plus rien à faire depuis longtemps. Tout dégénère dans une tension que rien pourtant ne démantèle. Un noyau dur de pure folie semble grossir et prendre dans son ambre le moindre des mouvements encore libre. Je ne peux soutenir le regard retourné de ces habitants hantés par leur incalculable, irréparable malheur.

Vendredi 3 novembre 2017

Amsterdam est derrière, Mexico droit devant. Je suis revenue au Centre, passant la Fête des morts comme on regarde un accident sur le bas-côté, fascinée mais exclue du drame pour l’instant, pour rien au monde ralentie dans mon élan.

Me demandant si nous avons raison, cyniques de la vieille Europe, intouchables mais tellement décatis, de ne nous placer sous aucune protection plus forte qu’un groupe d’hommes. S’il n’est pas temps, devant l’accumulation des signes, de choisir son camp et de s’y tenir, en attendant la coulée d’ambre sur nos douleurs et nos colifichets.

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