Les siestes du Ranch : le déploiement des aides humanitaires intérieures.
Nous sommes après le repas. Tout le monde dort. Tout le monde ? Non, au Ranch, la taulière veille et cherche sur son vieux talkie à capter les êtres encore debout, en émettant en boucle les extraits les plus saillants de ses ouvrages fondateurs.]

Et par-dessus le marché, il était de mauvaise humeur pour avoir donné une conférence à l’Alliance française, pour avoir souffert pendant deux heures, puis toute la soirée, comme s’il s’était déshabillé en public pour exhiber ses pustules devant toute une flopée de gens frivoles, comble d’humiliation.

*

– Allons mon ami, assez d’idioties ; disons la vérité une fois pour toutes. Pas des demi-vérités, la vérité tout entière. Je veux dire : parlons de cathédrales et de bordels, d’espoirs et de camps de concentration. Moi, en tout cas, vos blagues ne m’amusent plus
parce que je vais mourir
S’il y a quelqu’un d’immortel, il n’a qu’à se permettre le luxe
de continuer à dire ce genre de bêtises.
Mais pas moi ; mes jours sont comptés ( allons donc, l’ami journaliste, dites-moi un peu si vos jours à vous ne sont pas non plus comptés, dites-le-moi là, la main sur le cœur)
et je veux faire le bilan
de ce qui restera de tout ça
(des mandragores et des notaires)
et s’il est vrai que les dieux ont plus de valeur
que les vers
qui ne tarderont pas à s’engraisser de ma dépouille.
Moi je ne sais pas, je ne sais rien (pourquoi vous raconterais-je des histoires),
je ne suis ni assez arrogant ni assez bête
pour proclamer la supériorité des vers.

*

« Mon cher et lointain garçon,

Tu me demandes conseil, mais ces conseils je ne puis te les donner dans une simple lettre, ni même sous la forme des idées contenues dans mes essais, qui correspondent moins à ce que je suis véritablement qu’à ce que je voudrais être, si je n’étais incarné dans cette charogne pourrie, ou sur le point de pourrir, qu’est mon corps. (…)

Tu te décourages parce que je ne sais qui t’a dit je ne sais quoi. Mais l’ami ou la connaissance en question (quel mot trompeur !) est trop proche pour te juger, il tend à penser qu’il est ton égal parce que vous mangez à la même table ; ou plutôt, puisqu’il te contredit, il est, d’une certaine façon, supérieur à toi. C’est une tentation bien compréhensible : si on partage le repas d’un homme qui a fait l’ascension de l’Himalaya, en observant à loisir sa façon de tenir son couteau, on a la tentation de se considérer son égal ou supérieur à lui en oubliant (en essayant d’oublier) que ce qui est en jeu dans ce domaine, c’est l’Himalaya, et non pas un dîner.
Tu auras à pardonner cette sorte d’insolence un nombre infini de fois.
La vraie justice, tu ne la recevras que de quelques êtres exceptionnels, dotés de modestie et de sensibilité, de lucidité et de compréhension généreuse. Sainte-Beuve, cet aigri, a pu affirmer qu’un clown comme Stendhal ne pourrait jamais produire de chef-d’œuvre ; Balzac, lui, a dit le contraire, et c’est naturel : Balzac a écrit La Comédie humaine, tandis que l’autre n’a produit qu’un petit roman dont j’ai oublié le titre. Ce sont aussi des gens dans le genre de Sainte-Beuve qui se sont moqués de Brahms. Et Schumann, le merveilleux Schumann, Schumann le plus malheureux, a déclaré que Brahms était le musicien du siècle. Mais pour admirer, il faut de la grandeur, même si cela semble paradoxal. C’est pour cela qu’il est si rare qu’un créateur soit reconnu par ses contemporains, c’est presque toujours la postérité qui le fait, ou du moins cette espèce de postérité contemporaine que représente l’étranger. Les gens qui sont loin, ceux qui ne savent pas comment tu t’habilles. Si tout cela est arrivé à Stendhal ou à Brahms, comment peux-tu te décourager à la suite de ce que te dit une simple connaissance, un simple voisin ? (…)

Mais – la condition humaine est si surprenante – ces bassesses ne sont pas seulement l’apanage des ratés insignifiants : Lope n’a-t-il pas dit que Don Quichotte était le plus mauvais livre qu’il ait jamais lu ? Goethe n’imposait-il pas le silence à des poètes plus importants que lui, tout en faisant l’éloge d’autres, assez minables, afin de placer en dessous d’eux des esprits qu’il enviait en fin de compte. Mais revenons à tes doutes. Il me suffit de lire une de tes nouvelles pour savoir que tu arriveras un jour à être important. Tu me dis que tu te sens perdu, hésitant, que tu ne sais que faire, que je suis dans l’obligation de te dire quelque chose.
Quelque chose ! Il vaudrait mieux que je me taise, ce que tu pourrais interpréter comme une épouvantable indifférence, car autrement il faudrait que je te parle pendant des jours et des jours, ou bien que je vive près de toi pendant des années, que parfois on parle et que d’autres fois on se taise ou on se promène simplement ensemble sans rien dire, comme lorsque quelqu’un que nous aimons beaucoup meurt et que l’on se rend compte que les mots sont dérisoires, maladroits, inefficaces. Il n’y a que l’art des autres artistes pour te sauver en de tels moments, pour te consoler et t’aider. Seule peut t’être utile (comme c’est effrayant !) la souffrance des êtres vraiment grands qui ont parcouru ce calvaire avant toi.

En de tels moments, tu n’auras pas seulement besoin de talent ou de génie, mais aussi d’autres qualités spirituelles : le courage de dire ta vérité, la ténacité de continuer, un curieux mélange de foi en ce que tu as à dire et de remise en cause de tes propres forces : tu auras besoin à la fois de modestie envers les géants de l’art et d’arrogance envers les imbéciles, tu auras besoin d’affection et du courage de rester seul, de refuser la tentation – qui est aussi un danger – des petits groupes, des galeries et des glaces. (…)

Si tu n’es pas capable, comme tu le dis, d’écrire sur « n’importe quel sujet », c’est bon signe, nullement une raison de te décourager. Ne crois pas en ceux qui écrivent sur n’importe quoi. Les obsessions ont des racines très profondes, et plus elles sont profondes, moins elles sont nombreuses. La plus profonde de toutes est peut-être la plus obscure, mais aussi la racine unique et toute-puissante des autres, celle qui réapparaît à travers toutes les œuvres d’un véritable créateur, car je ne te parle pas des fabricants prétendument « féconds » de dramatiques de télévision ou de best-sellers sur mesure, ces prostitués de l’art. Ceux-là peuvent choisir n’importe quel sujet. Mais quand on écrit vraiment, c’est tout le contraire, c’est le sujet qui vous choisit. Il ne faut pas écrire une seule ligne sur un autre sujet que l’obsession qui te poursuit, qui, venue des zones les plus obscures, te harcèle parfois pendant des années. Résiste, attends, mets la tentation à l’épreuve : méfie-toi qu’elle ne soit la tentation de la facilité, la plus dangereuse de toutes celles que tu devras repousser. Il y a ce qu’on peut appeler une « facilité » à peindre chez un peintre, de même une facilité d’écriture chez les écrivains. Prends bien garde à ne pas y céder. Écris seulement quand tu n’en peux plus, quand tu te rends compte que tu risques de devenir fou. Alors, recommence à écrire « la même chose », je veux dire : creuse par d’autres chemins, avec des ressources plus puissantes, avec plus d’expérience et de désespoir, creuse toujours le même sujet. Comme disait Proust, l’œuvre d’art est un amour malheureux qui en présage fatalement d’autres. Les fantasmes qui se lèvent de nos antres souterrains  se présenteront tôt ou tard, ils auront une chance d’obtenir de nous une œuvre qui leur convienne mieux. Les projets abandonnés, les ébauches avortées reviendront s’incarner de façon moins défectueuse. »

Ernesto Sabato, L’Ange des ténèbres (1974), traduit de l’espagnol par Maurice Manly, Editions du seuil, 1996.

 

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