Les siestes du Ranch : le déploiement des aides humanitaires intérieures.
Nous sommes après le repas. Tout le monde dort. Tout le monde ? Non, au Ranch, la taulière veille et cherche sur son vieux talkie à capter les êtres encore debout, en émettant en boucle les extraits les plus saillants de ses ouvrages fondateurs.]

N.B. : J’ai découvert Hugo von Hofmannsthal en 2010, d’abord par sa Lettre à Lord Chandos. Je lui dédiais un texte, Sur la digue, qui compte parmi ceux qui me sont les plus chers, puisque j’arrive presque à toucher la formulation la plus palpable, la plus concrète, la plus douloureuse aussi de cette impossibilité de briser l’isolement, sauf à entrer dans une lutte titanesque avec les mots, quête d’une vie entière, complète. Je donne ici quelques passages d’un autre de ses opus, Les mots ne sont pas de ce monde, lettres d’un tout jeune homme à un autre, découvertes à la même époque, stupéfiantes de finesse et de simplicité.

« Dans tes lettres, il y a parfois quelque chose que je me suis déjà parfaitement imaginé mais que je n’ai pas encore pu trouver. Est-ce qu’il n’existe pas un mot grec ou latin pour exprimer cela ? »

« Quand la marée monte, tout est si beau : j’ai alors toutes sortes d’idées belles et intelligentes qui me viennent ; dans les salons et dans la rue, je ne rencontre que des belles femmes, avec des yeux étranges ; la vie intérieure et extérieure se pénètrent de façon merveilleuse ; tous mes désirs et mes souvenirs, le paysage et les arbres, la musique, enfin tout ce qui existe joue devant moi, pour moi, une grande musique pompeuse et flatteuse, comme dans un bal masqué.
Par contre, le reflux si désagréable, désolé, vide, sourd, mort, que je préfère ne pas t’en parler ; on s’en sort de toute façon. Je crois d’ailleurs que tout le monde subit ce mouvement de flux et reflux qui remplit et vide le seau de la vie. » 24 avril 1894.

« Dans ta lettre de Kiel, tu m’as posé une question à laquelle je ne peux répondre que mal et de façon partielle.  On entend beaucoup parler de ces choses que l’on appelle habituellement « la question sociale », paroles superficielles, parfois non, mais toujours lointaines et sans vie, comme lorsqu’on regarde de très loin, avec une longue vue, paître un troupeau de chamois : on n’a pas l’impression que c’est vraiment réel. Ce qui est « vraiment réel », personne ne le sait sans doute, ni ceux qui sont pris dedans, ni les « couches supérieures ». Je ne connais pas « le peuple ». Il n’y a pas de peuple, je crois, mais simplement des gens, du moins chez nous, et des gens très différents, même parmi les plus pauvres, avec des mondes intérieurs très différents. (…)

L’important n’est pas de faire de nouvelles expériences mais de devenir vigilant à l’intérieur et d’être capable  de se débrouiller avec ce que l’on a. (…)

La plupart des gens ne vivent pas dans la vie mais dans une apparence, dans une sorte d’algèbre où rien n’existe et où tout est signification. J’aimerais sentir puissamment l’être de toute chose et, plongé dans l’être, la vraie signification profonde. Car l’univers entier est plein de signification, il est le sens devenu forme. La hauteur des montagnes, l’immensité de la mer, le noir de la nuit, la façon qu’ont les chevaux de regarder, comment nos mains sont faites, le parfum des œillets, comment le sol se déploie en vagues, en creux ou en dunes ou bien encore en falaises abruptes. (…) Partout, dans toutes les innombrables choses de la vie, dans chacune d’elles, est exprimé de façon incomparable quelque chose qu’on ne peut rendre avec des mots mais qui parle à notre âme. Et ainsi le monde entier est une parole de l’insaisissable  adressée à notre âme ou une parole de notre âme adressée à elle-même. (…) Les mots de ne sont pas de ce monde, ils sont un monde pour soi, justement un monde complet et total comme le monde des sons. On peut dire tout ce qui existe, on peut mettre en musique tout ce qui existe. Mais jamais on ne peut dire totalement une chose comme elle est. (…)

Mûrir n’est peut-être rien d’autre que ça : apprendre à écouter au-dedans de soi jusqu’à oublier ce brouhaha et même jusqu’à être capable de ne plus l’entendre à la fin. » 18 juillet 1895.

 

Hugo von Hofmannsthal, Les mots ne sont pas de ce monde. Lettres à un officier de marine, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Editions Rivages poche / Petite Bibliothèque, 2005.

 

 

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