Les siestes du Ranch : le déploiement des aides humanitaires intérieures.
Nous sommes après le repas. Tout le monde dort. Tout le monde ? Non, au Ranch, la taulière veille et cherche sur son vieux talkie à capter les êtres encore debout, en émettant en boucle les extraits les plus saillants de ses ouvrages fondateurs.]

Mais cette sueur, quand elle coule d’un noble front, et ce sang, lorsqu’il ruisselle d’un cœur généreux, ce n’est pas aux chiens de les venir boire et c’est une horreur d’en être témoin.

Le commerce

Autrefois, il y a bien longtemps, quand il y avait de la noblesse et des chevaliers libérateurs, le commerce dérogeait. C’était une loi absolue, une loi de fond. Le gentilhomme qui se livrait au commerce était, de ce fait, discrédité, disqualifié, déchu, démonétisé, déshonoré, rejeté du sol, racines en l’air. Et c’était parfaitement juste et raisonnable. Même aujourd’hui que l’arithmétique a remplacé la noblesse, le commerce garde encore quelque chose de son ancienne puanteur et on ne l’avoue pas très volontiers.

Pourquoi donc est-il si infâme ? C’est parce qu’il dévore le pauvre, parce qu’il est la guerre au pauvre, simplement. Les détaillants de toute sorte : boulangers, bouchers, charcutiers, charbonniers, logeurs, etc., ne gagnent réellement que sur les pauvres, toujours incapables de s’approvisionner ou de profiter des occasions. (…)

Le crédit est un veau gras tué depuis longtemps pour fêter le retour de l’Enfant prodigue réintégrant la maison paternelle à six étages, après avoir longtemps gardé les cochons. Dites à un commerçant : « Je ne puis admettre qu’on doute de la probité d’un homme qu’on ne connaît pas ». Il ne comprendra jamais. Dans la langue de cet ignoble, connaître quelqu’un signifie savoir qu’il a de l’argent et ne pas le connaître signifie ne pas savoir s’il a de l’argent. Un homme connu, c’est un riche. Catastrophe de la Parole tombée dans la boue. Dans le premier cas, l’estime empressée, la servilité la plus basse ; dans le second, la défiance et l’hostilité. C’est immonde, mais commercial dans toute la force du terme.

Le désir exclusif de s’enrichir est, sans contredit, ce qui peut être imaginé de plus abject. À supposer qu’il fût possible de confronter réellement, c’est-à-dire dans l’Absolu, un artiste et un commerçant, ce serait une expérience à faire crier les gonds de la terre.

Instinctivement, sans qu’il ait besoin de le savoir, le premier tend vers la Douleur, la Pauvreté, le Dépouillement complet, parce qu’il n’y a pas d’autres gouffres et que son attraction est au fond des gouffres. L’autre amasse, croyant savoir ce qu’il fait. Il amasse comme un insecte et se conditionne un petit tombeau avec les pailles de la famine et les détritus de la misère. C’est ce qu’il appelle faire fortune. D’un côté, un homme cherchant la Beauté, la Lumière, la Splendeur libératrice ; de l’autre, un esclave contraignant son âme à fouiller dans les ordures !

« On ne peut rien faire sans argent », dit un lieu commun dont la stupidité sacrilège est parfaitement ignorée de ceux qui en font usage. Sans doute on ne peut rien sans la sueur et le sang du pauvre ; mais cette sueur, quand elle coule d’un noble front, et ce sang, lorsqu’il ruisselle d’un cœur généreux, ce n’est pas aux chiens de les venir boire et c’est une horreur d’en être témoin.

Au fond, le commerce consiste à vendre très-cher ce qui a très-peu coûté, en trompant autant que possible sur la quantité et la qualité. En d’autres termes, le commerce prend la goutte du Sang du Sauveur donnée gratuitement à chaque homme et fait de cette goutte plus précieuse que les mondes, épouvantablement multipliée par des additions ou mixtures, un trafic plus ou moins rémunérateur.

— Je ne vous force pas à venir chez moi, dit l’usurier qui est au fond de tout commerçant. — Sans doute, chien, tu ne m’y forces pas ; mais la nécessité m’y force, la nécessité invincible, et tu le sais bien.

(…)
Quelqu’un pense-t-il aux heures de loisir d’un commerçant ? Horreur de la pauvre âme ! Pas une lecture, pas une pensée généreuse, pas un souvenir consolant, nulle autre espérance que de continuer demain les turpitudes antérieures. L’argent gagné, volé, la danse des chiffres et le trou de la tombe. Les très-pauvres gens qu’il dépouille ont des délices qu’il ne connaît pas. Même ceux qui ont perdu tout, excepté leurs larmes, peuvent être consolés par un livre, par une parole de bonté, par la caresse d’une bête misérable, par la vue d’un humble jouet d’enfant mort, d’un objet quelconque de nul prix pouvant évoquer un souvenir de douleur ou un souvenir de joie, par n’importe quoi ne coûtant rien, ne valant rien, ne pouvant tenter personne et gardé religieusement comme un trésor, jusqu’à la fin. C’est pour ceux-là, sans doute, que Jésus a pleuré sur le tombeau de Lazare. « Je te bénis, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents et les as révélées aux petits. »

(…)
— Que vous le vouliez ou non, monsieur l’épicier, vous êtes le gardien de tous vos frères, et si votre sale maison croule de cette fraternité-là, tant mieux ! Vous y gagnerez l’égalité avec ceux qui souffrent et la liberté de votre âme. C’est la seule application tolérable de la devise républicaine qui nous idiotifie et nous empoisonne depuis cent ans.

Le Sang du pauvre, extrait. Texte complet disponible en ligne ici.

*

Une tristesse énorme est sur le monde…

Une tristesse énorme est sur le monde. A l’exception des scélérats innombrables, industriels ou commerçants, qui s’enrichissent de la guerre et qui craignent de la voir finir, à l’exception des prostitués de tous les étages qui se soûlent du sang des victimes, on n’entend partout que des lamentations ou des sanglots.

J’ai ici, devant moi, l’œuvre peu connue d’un peintre tchèque de grand talent, mort il y a quelques années. C’est une série de compositions dantesques inspirées par le souvenir d’une peste fameuse. L’une d’elles évoque le désespoir d’un peuple qui se rue au carnaval pour narguer la mort.

Les excitateurs vêtus de haillons sordides et contaminés, quelques-uns même complètement nus, donnent le branle à la multitude enragée qui veut jouir une dernière fois, n’importe comment, avant d’être jetée aux fossoyeurs. Cela sous un ciel horrible éclairé par un soleil jaune.

Cette image cruelle me paraît symbolique de l’abominable carnaval de nos profiteurs de guerre. Ceux de ces puants qui ne sont pas rigoureusement des brutes doivent subodorer la mort, eux aussi, comme les convives de la peste noire. La nudité des crapules imaginées par le peintre leur est applicable, en ce sens qu’ils ont dépouillé avec cynisme jusqu’au semblant d’un vêtement de pudeur. Toutes les fois qu’on les surprend à perpétrer une infamie, leur réponse est invariable « C’est la guerre » disent-ils, exactement comme les boches après une mitraillade copieuse de citadins inoffensifs.

Ils disent cela ou l’équivalent, mais ils ont peur, devinant très bien qu’on leur demandera des comptes, un prochain jour,et que le rêve du porc espérant mourir de vieillesse leur est interdit. Il y a vraiment trop de gens qui souffrent et les larmes de plusieurs millions d’orphelins font un repoussoir trop inquiétant à leur allégresse de malfaiteurs.

Mais la grande tristesse, la tristesse qui écrase le cœur, n’est pas faite seulement de compassion pour les victimes et d’horreur pour les bourreaux. Elle est le privilège redoutable de l’aristocratie des âmes. Ames d’artistes ou de poètes, âmes surtout de hauts chrétiens qui ont besoin de la Grandeur et de la Beauté et qui les cherchent ou les chercheront en vain désormais.

Eux-mêmes représentaient l’une et l’autre, et leur nombre diminue effroyablement chaque jour. C’est surtout ceux-là que le Démon du Nord veut exterminer. Place aux goujats et aux imbéciles malpropres à qui la société future appartient.

Et la Tristesse infinie menace la terre comme les eaux du grand Déluge.

Extrait de Méditations d’un solitaire en 1916. Texte complet en accès libre ici.

Léon Bloy,Œuvres, tome IX, Mercure de France, 1969.

 

 

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