Les siestes du Ranch : le déploiement des aides humanitaires intérieures. Nous sommes après le repas. Tout le monde dort. Tout le monde ? Non, au Ranch, la taulière veille et cherche sur son vieux talkie à capter les êtres encore debout, en émettant en boucle les extraits les plus saillants de ses ouvrages fondateurs.]

*

« La pièce de Jean-Paul Sartre me déçoit. « L’Enfer c’est les Autres ». Ce mot de la scène V explique l’intention de toute la pièce. Et pourtant nous ne pouvons prendre tout à fait au sérieux cet enfer-là. Nous ne voyons surtout pas pourquoi il nous faudrait attendre la mort pour le connaître, cet enfer, alors que c’est précisément celui dont la mort nous délivre. Il y a là, dans la donnée, un premier principe de faiblesse ; cet enfer où l’en devise tranquillement, cet enfer bavard, cet enfer-là me fait penser à celui du Dialogue des Morts, que personne n’a jamais bien pris au sérieux.

Si d’autre part la pensée de Sartre est que, comme dit le peuple, « la vie est en enfer », il est permis de penser qu’il affaiblit sa thèse en la situant aux Champs-Élysées – et que pour la même raison, ses œuvres romanesques illustrent cette idée avec autrement de force et de vraisemblance que les quelques scènes de Huis-Clos. Mais il faut s’empresser d’ajouter que ces mêmes œuvres romanesques illustrent avec une force et une vraisemblance encore bien plus grandes une autre vérité, qui est le contraire de celle-ci : c’est que l’enfer, l’homme le trouve non pas dans les autres, mais en lui-même : l’enfer c’est moi, c’est ma solitude, c’est ma substance qui se dévore elle-même. Et de cela, je pense que tous les personnages romanesques de Sartre, sans exception, sont l’illustration.

La thèse de Huis-Clos est donc faible, et la pièce souffre de cette faiblesse, comme si, faute de place pour s’expliquer, l’auteur n’avait pas su donner vie à ses personnages, comme il le fait dans ses romans : l’existentialisme n’est pas fait pour l’optique théâtrale.

On ne nie pas l’influence des autres, la place qu’ils tiennent dans notre vie la plus secrète, l’influence que le jugement impersonnel de l’autrui mystérieux, anonyme, a sur notre comportement, et sur nos jugements mêmes de valeur. Mais ce Garcin manque d’étoffe qui ne prend conscience de sa faute que par le miroir accusateur que constitue pour lui la conscience des autres. Il faudrait voir si la société a réellement ce pouvoir de nous imposer, de l’extérieur, le sentiment de notre culpabilité – sentiment qui dépend, certes, de notre relation à autrui, mais qui ne prend toute sa valeur, sa valeur véritablement tragique, qu’au plus profond, au plus vif de notre substance, là où nous cessons d’être simplement le reflet d’une conscience étrangère. Le sentiment de la culpabilité, oui, certes, c’est là l’enfer – et il n’est pas plus grave de se sentir coupable envers autrui qu’envers soi-même. La culpabilité vraiment ressentie élève autrui, en majore l’importance et l’existence : nous faisons alors de l’autre non pas seulement un alter ego, mais quelqu’un qui pour nous juger prend véritablement notre place – quelqu’un – on en revient au mot de Saint Augustin si souvent repris par Du Bos – quelqu’un qui est en nous plus nous-mêmes que nous. Le sentiment de la culpabilité, c’est l’Enfer, parce que c’est Dieu : c’est Dieu qui nous regarde (descipit), nous juge, et nous rejette. D’où il suit que la véritable souffrance de l’Enfer, c’est de connaître Dieu, et de s’en savoir rejeté.

C’est pourquoi, à mon avis, il n’y a pas de véritable enfer chez Sartre : parce qu’il n’y a pas d’enfer athée – il n’y a pas d’enfer sans Dieu, sans la vision de béatitude dont on est privé. L’enfer, c’est toujours un paradis perdu. C’est pourquoi aussi les souffrances de ces personnages, si intéressantes soient-elles pour le psychologue, ne sont pas tout à fait convaincantes, ce sont des souffrances mornes : on vit dans un souterrain, dans une cave, mais on sait qu’il n’y a rien d’autre : cette conscience de la limitation métaphysique de notre vie institue entre les hommes une égalité singulièrement persuasive, singulièrement morne aussi. À vrai dire une seule chose intervient ici pour démentir quelque peu cette impression : la violence avec laquelle ces êtres s’en prennent à leur destin. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, car à vrai dire la révolte ne se justifie que si l’on peut en appeler à quelqu’un. Il n’y a pas de révolte concevable dans une prison sans gardiens, dans un univers privé de maître (faiblesse aussi de la thèse de Camus). Et il n’y a aussi d’enfer que par référence à une condition meilleure. (…) »

Paul Gadenne, L’enfer de Sartre (1947), Une Grandeur impossible, Editions Finitude, 2004.

Pour poursuivre la route ensemble...
Le sang des bois : évolution des enfièvrements

Mus par un sang noir hautement concentré, les hommes des bois sacrifient toute concession aux exigences de la vie normale (confort, hygiène, sociabilité) sur l'autel d'une existence entièrement adonnée à la forêt. Comme ce fut le cas pour leurs prédécesseurs illustres ou restés dans l'ombre, la force de cet enfièvrement > Lire plus

Nature hors Satan

En mémoire de David Dewaele et pour Sonia R. Oh, sleepy child, life goes running wild Darlin' life is everywhere, oh sleepy child Happy Rhodes, Life on Mars "En présence de la nature, une joie sauvage parcourt cet homme, en dépit des chagrins réel. La nature dit: "il est ma > Lire plus

L’homme a toujours rêvé l’Homme et ne l’a jamais trouvé | Serge Rezvani

« Je me disais : Vous que j’ai aimés, je ne vous aime plus ! Car vous qui m’avez aimé, vous ne « nous » avez pas aimés d’avoir pu encore aimer ! Dommage ! De ne plus aimer ceux que l’on a aimés laisse comme un creux en vous à l’exacte place qu’on leur avait faite. > Lire plus

Peter Matthiessen, des tigres dans la ville

« Dans le sud de la Sibérie, en plein cœur de l’hiver, il fait nuit jusqu’à huit heures du matin. De la fenêtre de la petite chambre gelée que j’occupais à l’hôtel Vladivostok, j’avais une belle vue sur l’immensité blanche de la baie de l’Amour : quand le jour se leva, les > Lire plus

Dantec et Attar, les oiseaux de guerre 2/2

Première partie À propos de La Conférence des oiseaux, de Farid-ud-Din’ Attar, traduit du persan par Manijeh Nouri-Ortega, adapté par Henri Gougaud, Points Seuil, coll. Sagesses, 2010. (CO) Et de American Black Box, de Maurice G.Dantec, Albin Michel, 2007. (ABB) « Au premier jour des temps Il fit des monts > Lire plus

Nelly Sachs, Lament

Aux Marie, de Belgique, de Corse et d'ailleurs Je prends la parole sacrée de la poétesse allemande Nelly Sachs, liée en des bribes ardentes vers un unique livre que toutes ses dernières forces promettent. Je les sépare pour apaiser ma peur, mais toujours l’ensemble survit. Étouffée, rendue muette par les > Lire plus