Il me faut témoigner de cette lecture d’une traite, sonnée par le soleil traître logé dans son fond de froid, un après-midi qui n’importe pas.

D’abord, merci Marie Van Moere, qui discrètement m’a glissé son nom alors que je n’avais rien lu de Jean-Paul Dubois, comme ennuyée de me le donner et je la comprends : elle m’a donné le nom d’un qui compte sans insister, discrètement mais résolue, parce qu’elle craignait peut-être que mes indélicatesses coutumières viennent la brusquer et la faire retourner dans un trou qu’on partage, à distance, s’il me venait le goût de ne pas le reconnaître. Ce trou qui annonce d’entrée « écoutez, à la fin, ma présence, si elle n’est pas à votre taille, que voulez-vous que j’y puisse, que voulez-vous que je m’obstine à trouver, dans ces échanges, que je ne peux au fond de ce trou que je tapisse des pages que je veux ? » Alors merci Marie, parce que je vois bien le cadeau précieux. Je n’y serais pas allée, sans cela.
Je rassemble mes esprits. Je commence.

Justice sans autorisation

Le narrateur, fils d’un pasteur Danois et d’une mère programmatrice de cinéma d’art et d’essais – du moins dans les années 70-80, à Toulouse, se retrouve en prison à Montréal, dans la même cellule qu’un grand biker pataud : qu’a-t-il fait ? Comment sont morts sa femme, son père et sa chienne, ces morts qui le visitent dès le départ du roman, quel lien avec son incarcération ?
L’occasion, en se posant habilement ces questions tout au long d’un récit construit classiquement, efficacement, entre le temps de la prison et les flashbacks pour aboutir sur une issue qu’il sera intelligent de taire pour les futurs lecteurs, l’occasion, donc, pour le narrateur, de revenir sur les faits marquants de son existence et ceux de sa famille.

Sans esbroufe mais terriblement bien ficelé, émaillé de formules extrêmement pertinentes, celles d’un aigle mental qui verrait tout en chacun en une seule fulgurance, mais ne s’attarderait pas à développer, il étonne avec ses descriptions très précises, quasi scientifiques d’un environnement doux-dingue, mâtiné de croyances variées, scellées par la rigueur droite, digne mais plus libre du protestantisme scandinave, éclairées discrètement par les issues de secours poétiques des Algonquins, précis, calme, résigné pour mener à ce qui nous consume tous plus ou moins à la fin d’une longue journée : un peu de justice sans loi, un peu de justice sans autorisation, la ferme attention au monde de ceux qui se planquent le temps qu’il faut pour prouver leur bonne foi, mais reviendront une heure, un court instant, peu importe, porter haut les valeurs qu’ils défendent depuis toujours.

Cheval de Troie

On pourra trouver certains passages « cliniques » dans leur apparente froideur de déballage, et bien sûr, on ne trouvera rien de forcément épique ou renversant en invention de langue. Le style se fait comme cheval de Troie : Jean-Paul Dubois ne lance ses plus belles attaques qu’une fois qu’on l’a laissé passer, amadoué par son apparente simplicité.
Je ne sors pas toujours le lapin « émouvant » du chapeau (une allusion que les lecteurs du livre comprendront), et je m’en méfie, car l’émotion ne dure pas.
Je ne sais pas si ce livre « restera », de ce fait, puisque je suis toujours sous le coup de cette émotion vive. Mais je l’ai trouvé tout à fait fraternel sans effet de jambe, juste – le mot qui me revient sans cesse depuis que je l’ai commencé – et compatible, plus que cela, porteur de toute une série de petites observations, fines, jamais cabotines, incrustées, presque inaudibles, de ces observations qui vous ouvrent des voies d’air : nous sommes du même monde, nous y voyons et sentons un certain nombre de choses qui font sens commun.
Cela me suffira tout à fait pour m’en souvenir, pour ma part, et le laisser vivre au fond de la mine avec ses frères de papier, nourri et logé.

Extrait

« J’ai compris très tôt que mon père ne serait jamais un vrai Français, un de ces types convaincus que l’Angleterre a toujours été un lieu de perdition et le reste du monde une lointaine banlieue qui manque d’éducation.
Cette difficulté qu’il avait à habiter à ce pays, à le comprendre, à endosser ses coutumes et ses us, déplaisait à ma mère au point que leurs conversations récurrentes à ce sujet ravivaient souvent d’autres points de friction. Malgré les seize années déjà passées en France, Johanes Hansen restait un irréductible Danois, mangeur de smørrebrød, un homme du Jutland du Nord, raide sur la parole donnée, l’œil planté dans le regard de l’autre, mais dépourvu de cette dialectique gigoteuse en vogue chez nous, si prompte à nier les évidences et renier les engagements.
De son pays d’accueil, il aimait par-dessus tout la langue qu’il utilisait avec un infini respect et une grande justesse grammaticale. Pour le reste, il semblait avoir les pires difficultés à trouver une vie à sa taille. Il disait souvent que de toutes les nations qu’il connaissait, la France était le pays qui avait le plus de difficulté à s’appliquer à lui-même les vertus républicaines et morales qu’il exigeait des autres. Surtout l’égalité et la fraternité. « Avec leurs couronnes de privilèges, vos présidents et vos petits marquis ressemblent tellement plus à des rois que notre pauvre reine Margrethe II. » C’est ce qu’il aimait souvent répéter à table pour éperonner ma mère. Il avait également beaucoup de mal avec l’arrogance, l’aptitude au mensonge et la déloyauté qu’il disait voir ruisseler de nos gouvernements. Quant à nos hommes politiques, il ne pouvait les imaginer que barbotant dans les thermes de la corruption et de la compromission.
Anna coupait court à ce cortège de reproches. « Mais alors, pourquoi vivre ici ? Tu es libre de rentrer chez toi. » Mon père ne répondait jamais rien, mais tous, nous entendions le timbre de sa douce voix : « Mon fils est ici et je t’aime. » » Pages 61-62.

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Editions de l’Olivier, 2019.

 

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