« Qu’on ne m’ait pas en terre admis, sans qu’on y descende aussi »

Gérard Manset, Elégie funèbre (La Mort d’Orion)

 

Drôle d’impression que celle qui suit immédiatement la découverte du film God Bless America (Bobcat Goldthwait, 2012). « Satire subversive, implacable » pour American haters s’en défendant bien sûr, elle avait évidemment tout pour plaire aux Français qu’elle drague lourdement à plusieurs reprises. Un homme, fatigué des horreurs déversées par une télé qu’il déplore mais regarde sans cesse décide de partir flinguer des cibles faciles: blondes stupides, présentateurs arrogants, imbéciles spectateurs bruyants, ou le jury d’un télé-crochet parce qu’il est cruel. Il demande du coeur, de la décence, du silence, de la dignité sans en montrer jamais l’exemple. Pourtant l’Amérique, si tu l’aimais ou même la détestais pour de bon, tu n’utiliserais pas ses armes pour déplorer leur fabrication. La « subversion » qui consisterait à projeter de tuer le mainstream, c’est surtout l’aveu principal de sa propre incapacité à trouver sa famille, ou son unicité, au milieu d’un courant de débris. Car enfin, une télé peut s’éteindre, un voisin se quitter, une fille insolente se gifler, une tumeur se soigner, ou se regarder en face comme une incitation à la transcender. Mais la pitié et la haine de soi-même l’emporteront toujours au royaume de la satire sociale, malgré toutes les suffisances de hipsters (Alice Cooper, la moustache, la frange, la chemise Hawaï et le pull à cerfs, probablement encore très chics outre-Atlantique, mais déjà à abattre ici, si l’on suit la logique des exaspérations urbaines…) accumulées comme preuves de bon droit à démasquer le beauf et le dézinguer avec jouissance. Ces « héros d’un jour », en fait pauvres pantins démantelés par le flot, ne savent pas gainer leur âme et tenir droit sans éclat, sans affront, sans engagement stérile dans un activisme niais et c’est bien là que le bât blesse, car ils se font finalement bien tremper par cette vague culturelle qu’ils espèrent redresser plutôt que de l’éviter, et ainsi de retenir les leçons salutaires des rites antiques qui ne s’adressaient « qu’à ce seul qui écoute ».  Ils ne retournent pas aux forêts, ne quittent pas l’hypocrite confort industriel qui produit l’abruti et sa chaîne, attristés qu’ils le sont dans leurs chairs de la putréfaction des nôtres. Ils jouent, se perdent, comptent bien toujours gagner et parler à ce monde avec un langage frontalement vulgaire dans lequel il faudra trouver le second degré qui les justifie, apôtres qu’ils sont de la double contrainte. Mais ce monde ne mérite aucun second degré. Pour faire tituber un ennemi, depuis l’entrée des grottes aux rêves perdus jusqu’aux charniers des rapports modernes, la résistance pérenne n’a jamais trouvé mieux que le premier degré sans aucune concession.

Reste que la recherche de la décence jusqu’au sacrifice s’entend, et que la bande-son est bonne. Il est simplement triste de constater la médiocrité des discours actuels de contre-culture « cool », tarantinosés jusqu’à la moelle d’une tumeur maligne qui  émeut nos belles âmes tolérantes et contre la violence avec des films banalement violents et impuissants à trouver la grâce d’une oraison juste et d’un repli complet, écrits par des transfuges de Police Academy. Je pense à un Gaspard Proust, hargneux sous-Muray faisant s’esclaffer la faune du Théâtre du Rond-Point, je soupire de tous ces degrés masquant le vide sidéral laissé par l’absence de plus en plus criante de socle commun, et m’en retourne à mon Starbuck, mon Sang Noir et mes Naufragés du Batavia, joies, fièvres et terreurs des hommes écrits par des hommes sans haine, par des témoins discrets qui travaillent en silence à nous montrer ce que l’on croyait avoir oublié, et nous font confiance pour savoir qu’en penser.

Continuons le chemin

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