« Comme une arme inutilisable, car elle dépasse tous les effets recherchés et détruit ceux qui la manipulent, l’anarchie est interdite d’Histoire dès qu’elle franchit les limites de l’écrit ou de l’acte solitaire. »*

En 1917, à Goulaï-Polé, gros bourg du sud de l’Ukraine entre le Dniepr et la mer d’Azov, Nestor Makhno, fils de paysans pauvres dont le père meurt tôt, fomente puis lève une insurrection paysanne libertaire d’inspiration cosaque en réaction au totalitarisme bolchévique.

« La Makhnovchtchina fut le cri du village ukrainien, un cri poussé par des milliers de poitrines naissant à la liberté […]. Les paysans qui se soulevèrent, pour la plupart analphabètes, ne savaient que leurs peines et leurs misères. Ils n’avaient guère conscience d’appartenir à une nation et ignoraient tout des jeux de la politique, affaire des gens de la ville. Ils voulaient d’abord accéder à la dignité d’homme, ne plus voir les fruits de leur travail cueillis par les propriétaires et les commerçants. Ils se levèrent pour suivre celui qui leur était proche et qui parlait leur langage. »*

Elle durera à peu près quatre ans et se raconte depuis telle une légende noire dont les pouvoirs successifs s’attacheront à perpétuer le rejet et la condamnation. Le travail de sape et d’oubli de la part de ses nombreux faux-frères fut soigneux : Makhno bandit antisémite, fou sanguinaire et tyrannique désorganisé, devait disparaître des cœurs. Mais qu’en fut-il vraiment ?

« Seuls les anarchistes se dressent contre cette déformation systématique de la vérité historique et, avec de faibles moyens de diffusion, s’efforcent de restituer l’image en positif de leur camarade dont la faute impardonnable aux yeux des continuateurs de la révolution bolchevique est d’avoir pensé une autre révolution et une autre société, d’avoir voulu substituer le modèle de Bakounine et de Kropotkine à celui de Marx et de Lénine, bref, d’avoir été sacrilège. »*

Il meurt en 1934 à Paris, diminué par une balle dans le pied mal soignée, alcoolique et isolé, mais fidèle jusqu’à son dernier souffle au vent noir qui porte les « oiseaux de tempête », l’un des surnoms de Bakounine.

S’il ne s’agit en rien, pour Yves Ternon, de fondre une statue au milieu des mousses qui recouvrent la forêt de ces êtres libres et normalement sans visage, son essai cavalant bride abattue – au style procédant par bourrasques cinglant soudain au milieu du calme de la steppe, reprend toutefois l’enquête avec minutie et l’honnêteté du doute. Devant la vérité d’un antisémitisme atavique chez les paysans ukrainiens, par exemple, ou des bains de sang perpétrés par des cavaliers sans feu ni lieu dont l’abasourdissante violence n’eut d’égale que le poids intenable de la chape qui les maintint longtemps, trop longtemps soumis et muets, devant les atrocités prouvées comme les opinions sans fondement, Ternon demeure debout et stable ; il n’élude rien, il trie, expose, propose ses contestations, vérifie ses admirations. Construit bénéfiquement en trois parties quasiment autonomes, son essai publié pour la première fois par Complexe en 1981 et réédité aujourd’hui augmenté d’un samizdat sur le rapport de Makhno aux Juifs découvert et introduit par le groupe anarchiste Salut et Révolution en 1984, part du mouvement d’abord : la révolte Makhnovchtchina nommée d’après son inspirateur, pour donner ensuite des éléments biographiques nous permettant de tenter de cerner la personnalité et la trajectoire de Nestor Makhno lui-même.
Dans « Mémoires ukrainiennes », absolument passionnant dans sa concision puissante, il contextualise ce mouvement avec prudence, l’entrechoc consécutif d’une multitude d’événements et de personnalités rendant le rendu d’un tout immédiatement perceptible, compréhensible, parfaitement illusoire. Se déploie un ensemble tant politique – la révolution bolchévique, mais aussi le passé révolutionnaire de l’Ukraine depuis ses légendaires Cosaques Zaporogues, qu’idéologique – le chapitre « La greffe anarchiste » expliquant avec profit pourquoi ce soulèvement de nature purement libertaire fut possible malgré tous les paradoxes, à cet endroit du monde et à ce moment de l’Histoire uniques. Il s’avère aussi passionnant qu’instructif pour quiconque s’intéresse aux racines des soulèvements populaires et vaut à lui seul la lecture de ce livre.
Enfin « Autour de Makhno », dernière partie d’ampleur, retourne situer, avant d’en établir le testament, les actions d’une révolte au cœur de la guerre civile en Ukraine. De la Rada aux petliouristes, du Directoire aux cavaliers, plusieurs notions fines sont éclairées à l’aune d’une furie sans innocents, ou presque. Des pistes sont enfin ouvertes pour réfléchir à la figure du meneur dans une non-organisation qui intrinsèquement rejette tout culte de la personnalité, et pour comprendre l’impossible dissociation, dans la mémoire, des soulèvements d’avec leurs chefs de file au tempérament, constance troublante, catégoriquement odieux.

« Le message n’est peut-être pas transmissible tel quel. Il reste à méditer. Rien, en tout cas, n’autorise à le dénaturer. »*

De quoi ne plus détourner les yeux de la nature opaque et sanglante de chaque libération, de quelque nature et provenance qu’elle soit : à chaque joug son massacre, à chaque massacre sa perdition. Le tourment d’imposer survie, justice et autonomie à ses maîtres n’a pas terminé de claquer ses drapeaux déchirés aux croupes des chevaux. Nous ne cessons d’être prévenus.

*

Digressions cardinales / Je referme ce livre explosif en repensant aux récentes découvertes archéologiques battant en brèche une illusoire époque néolithique pacifiste et rapportée dans une émission radio. Un chercheur invité y prononçait une conclusion qu’on pourrait résumer à cette phrase définitive, qui couvait depuis des années comme vérité instinctive indéfectible dans mes anfractuosités : « il est impossible aujourd’hui de défendre l’idée d’une Préhistoire pacifique. » Ne faisons-nous pas intégralement fausse route en s’imaginant sinon anéantir tout conflit, du moins les demander régulés et – donc – rendus inoffensifs, alors que chaque historien de la guerre et des soulèvements, chaque écrivain témoin, chaque civil qui témoigne vous le répète : il n’y a pas d’exception dans une révolution, comme dans une guerre, il n’y a pas de peuple plus ou moins ensauvagé : majoritairement, les hommes encore ordinaires hier tueront, éventreront et violeront dès qu’un chef craint ou une idole charismatique le leur demandera, aujourd’hui ou un jour prochain. Le joug d’une paix totale artificiellement imposée par, en son commencement qui n’est pas des moindres, une parole bridée et rendue non-offensante, où chaque pulsion encore minime serait muselée, n’est-il pas par ailleurs l’accélérateur le plus certain des apocalyptiques démonstrations de puissance libératrice qui suivront ?

Alors, à quand une révolte propre, avec des êtres polis et respectueux ? N’était-ce pas tout ce qui était demandé à nos Français réfractaires, comme si cela coulait de source ? Et à quand sa répression douce, et son pardon immédiat et inconditionnel ? Je vous laisse sourire.

Il ne s’agit aucunement de conclure, ici, par la justification d’un recours systématique à ses pulsions sauvages, mais bien d’entendre les sabots qui viennent et de ne plus feindre de confondre galops farouches et cavalcades. Inaudible message, peut-être, mais loin d’être inexprimé à qui tentera, vraiment, son écoute. Les alertes sont disponibles, pour beaucoup publiquement publiées et transmises. Eric Hoffer le disait magistralement lui aussi, en son temps, depuis ses docks où il observait philosophiquement tout ce beau monde froissé en ses violences froides : la frustration individuelle conduit inévitablement à de sales mouvements de masse. Le chantier primordial me semble devoir s’attaquer d’abord à cette frustration, donc à la refonte complète des indices de réussite par lesquels on nous demande de nous mesurer et de nous morfondre.

*Yves Ternon, Makhno, La révolte anarchiste 1917-1921, Editions Complexe, 1981 [Les Belles Lettres, le goût de l’Histoire, 2024], 274 pages. Livre envoyé par les Belles Lettres.

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