Les siestes du Ranch : le déploiement des aides humanitaires intérieures.
Nous sommes après le repas. Tout le monde dort. Tout le monde ? Non, au Ranch, la taulière veille et cherche sur son vieux talkie à capter les êtres encore debout, en émettant en boucle les extraits les plus saillants de ses ouvrages fondateurs.]

« Voilà pourquoi, poussé par mes malheurs dans cette campagne au bout du monde, j’ai revêtu une peau de bique et je travaille la terre, me louant comme journalier pour quatre oboles, philosophant avec le désert et avec ma pioche. Ici, j’ai l’impression que je bénéficierai au moins d’un avantage : ne plus voir prospérer tant de gens qui ne le méritent pas, ce qui est vraiment trop amer. »

Timon ou le misanthrope

Contre l’inculte qui achète beaucoup de livres

« Ce texte a été écrit aux environs de 170, comme l’indique l’allusion au suicide de Pérégrinos, qu’on date généralement de 165, et qui est évoqué ici au passé. L’empereur « qui honore la culture au plus haut point » est de toute évidence Marc Aurèle.
Il s’agit d’une diatribe, véritable genre littéraire, cher aux cyniques et aux stoïciens, qui puise souvent dans un répertoire de lieux communs (critique de la gourmandise, de la débauche, de la richesse, de l’ambition, de la vaine gloire…), et peut parfois avoir quelque chose d’artificiel. Mais ici le texte n’a rien d’un exercice scolaire. Il tient surtout du pamphlet, voire de l’invective, et se caractérise par une violence extrême. Comme l’écrit Marcel Caster, un pamphlet de Lucien est un « ouvrage de guerre exécuté avec la totale absence de scrupule… de règle dans la circonstance. »
On traduit d’ordinaire le titre par L’Ignorant bibliophile ou L’Ignorant bibliomane. Ces formules sont piquantes, mais elles risquent de conduire à une interprétation erronée. Le personnage sur lequel Lucien s’acharne n’aime pas les livres, à en croire notre auteur. Il se sert d’eux pour se faire bien voir dans le monde, mais il ne connaît pas leur contenu et n’a même aucune compétence pour juger de la qualité de l’édition : le mot « bibliophile » est donc impropre. Et encore davantage celui de « bibliomane », qui impliquerait l’existence d’une passion irrépressible. (…)
Il s’agit donc de beaucoup plus que du savoir opposé à l’ignorance. C’est la culture intellectuelle, solide, littéraire, impliquant l’effort assidu, la soif inextinguible de connaissances et surtout de lectures, accompagnée d’une grande exigence morale. (…)
Dès lors, on comprend mieux la violence de ce pamphlet. En voulant s’approprier indûment une culture pour laquelle il n’a ni étudié ni peiné, l’ἀπαίδευτός (l’inculte donc, plus que l’ignorant) remet en question tout le système de valeurs sur lequel Lucien a fondé sa vie.
En effet pour Lucien, héritier en cela d’Isocrate, la vraie culture implique une bonne vie : le commerce intime des œuvres littéraires doit enrichir et ennoblir les actions et les pensées des lecteurs. Si l’inculte touche les livres avec une âme et des mains souillées, il se rend coupable d’une véritable profanation. »
Anne-Marie Ozanam, introduction.

*

« Quel espoir fondes-tu donc sur ces livres pour les dérouler sans cesse, les coller, les ébarber, les enduire d’huile de safran et de cèdre, les habiller de couvertures et leur adapter des cabochons comme si tu pouvais en tirer quelque profit ? Assurément, cet achat t’a déjà rendu bien meilleur : il suffit de voir comment tu t’exprimes (et d’ailleurs non ! tu es plus muet qu’un poisson !), la vie que tu mènes (ne serait-ce que d’en parler est déshonorant !), toi qui inspires à tous, à cause de ta conduite répugnante, une haine sauvage, comme on dit. Si les livres rendaient les gens semblables à toi, il faudrait s’enfuir le plus loin possible d’eux.
En fait, les textes anciens nous apportent deux bienfaits : ils nous apprennent à parler et nous enseignent à faire notre devoir en imitant les meilleurs exemples et en nous détournant des pires. Quand de toute évidence un homme ne tire des livres ni l’un ni l’autre de ces profits, qu’achète-t-il sinon des distractions pour les rats, des logis pour les blattes et des prétextes pour frapper les serviteurs en leur reprochant leur négligence ? »

*

« Cependant, si tu as décidé de rester, envers et contre tout, en proie à la même maladie, va, achète des livres, garde-les sous clef chez toi, et jouis de la gloire de les posséder. Cela doit te suffire. Mais ne les touche jamais, ne les lis pas, ne livre pas à ta langue la prose et la poésie des auteurs anciens qui ne t’ont rien fait de mal. »

Hôtes à gages

« Si littéraire qu’elle soit, cette œuvre est très noire et profondément pessimiste. Comme dans le Contre l’Inculte, Lucien y exprime une véritable souffrance à voir la παιδεία [paideia] foulée aux pieds par la vulgarité des parvenus. Quant à l’image finale du philosophe qui a tout perdu — santé, honneur, vie —, elle est plus violente qu’amusante.

Ce texte eut un grand retentissement, à en croire Lucien, lorsqu’il l’évoque plus tard dans son Apologie. Lorsqu’il écrit ce dernier texte, il vient d’obtenir un poste administratif en Égypte, et il est gêné par le succès de son ancien ouvrage. Il reconnaît que le lecteur peut avoir été choqué par la « grande incohérence entre sa vie actuelle et son texte ». Le public, dit-il, sera tenté de rire en le voyant, après tant de belles déclarations, se courber lui aussi devant les puissants. Mais d’après lui, sa situation en Égypte n’a rien à voir avec la servitude volontaire qu’acceptent les intellectuels qui se font pensionner par de riches Romains.

Malgré le titre consacré par l’usage, l’Apologie ne constitue donc en rien une remise en question de Sur les hôtes à gages et encore moins une palinodie. Il s’agit pour lui de justifier, non son traité, qu’il assume pleinement, mais son acceptation d’un poste officiel. Il veut montrer qu’il n’y a pas contradiction entre sa conduite et un texte que nulle part, il ne s’excuse d’avoir écrit. Il n’en renie pas une ligne. Il s’en montre même plutôt fier. Et jamais il ne regrette la leçon de liberté, si âpre soit-elle, qu’il y a donnée. »
Anne-Marie Ozanam, introduction.

*

« L’ensemble de mon exposé sera sans doute composé pour l’essentiel à ton intention. Cependant il ne concerne pas seulement les philosophes comme vous, ni ceux qui ont choisi le mode de vie le plus sérieux : il s’adresse aussi aux grammairiens, aux orateurs, aux musiciens, et de manière générale à ceux qui jugent bon de vivre avec les grands et de recevoir un salaire pour les cultiver. Comme tous ces salariés sont en général traités d’une façon analogue, voire identique, il est évident que cette similitude, loin d’être enviable, est plus honteuse pour les philosophes, s’ils sont mis au même rang que les autres et si ceux qui les salarient ne les traitent nullement avec plus de respect. Quant à tout ce que révèlera la suite de cet exposé, il est juste d’en rendre responsables surtout ceux qui infligent ces mauvais traitements, puis ceux qui acceptent de les subir ; pour moi, on n’aura rien à me reprocher, à moins qu’il n’y ait quelque chose de répréhensible dans la vérité et la franchise.
En ce qui concerne ceux qui constituent le reste de cette foule, comme les maîtres de gymnastique et les flatteurs, individus ignorants, d’intelligence médiocre, et par conséquent vils, il ne vaut pas la peine de les détourner de telles relations. Ils ne se laisseraient pas convaincre, et il ne convient pas de leur reprocher de ne pas quitter ceux qui leurs versent des gages même s’ils leur infligent quantité d’humiliations : ils sont faits pour une telle vie et la méritent bien.
En ce qui concerne ceux qui constituent le reste de cette foule, comme les maîtres de gymnastique et les flatteurs, individus ignorants, d’intelligence médiocre, et par conséquent vils, il ne vaut pas la peine de les détourner de telles relations. Ils ne se laisseraient pas convaincre, et il ne convient pas de leur reprocher de ne pas quitter ceux qui leurs versent des gages même s’ils leur infligent quantité d’humiliations : ils sont faits pour une telle vie et la méritent bien. »

*

« Et après cela, réfléchis, ordure (c’est le mot que j’emploierais, surtout m’adressant à quelqu’un qui se prétend philosophe). Si lors d’une traversée, un pirate ou un forban te faisait prisonnier et te vendait, tu t’apitoierais sur toi-même, te jugeant victime d’un malheur immérité. Si quelqu’un mettait la main sur toi et t’emmenait, déclarant que tu es son esclave, tu invoquerais à grands cris les lois, tu t’emporterais et t’indignerais, tu t’exclamerais d’une voix forte :
« Ô terre ! Ô dieux ! » Mais arrivé à un âge où, même si tu étais né esclave, il serait temps de penser enfin à la liberté, c’est toi-même que tu as couru vendre pour quelques oboles, avec ta vertu et ta sagesse, sans respect pour tous les discours que le beau Platon, Chrysippe et Aristote ont prononcés pour faire l’éloge de la liberté et stigmatiser la servilité ! Tu n’as pas honte de rivaliser avec des flatteurs, des boutiquiers et des bouffons, d’être le seul, au milieu d’une foule si nombreuse de Romains, à porter une cape étrangère et à écorcher le latin comme un barbare, puis de participer à des dîners bruyants, où se mêle un ramassis d’individus, malhonnêtes pour la plupart ? Dans ces repas, tu te répands en compliments grossiers et tu bois plus que de raison. Dès l’aurore, la sonnette te tire du lit ; secouant loin de toi le sommeil au moment où il est le plus doux, tu cours avec les autres par monts et par vaux, les jambes encore couvertes de la boue de la veille. Manque-t-on à ce point de lupins ou de légumes des champs ? Les sources d’eau fraîche sont-elles taries, pour que la détresse t’ait forcé à en venir là ? Mais il est évident que tu ne désires ni de l’eau ni des lupins, mais des gâteaux, des mets délicats et du vin parfumé. Voilà pourquoi tu es capturé comme un bar 1 : ton gosier qui s’ouvrait, avide de tout cela a été transpercé — et c’est justice ! Tu as sous les yeux le salaire de ta gourmandise. Le cou attaché à un carcan, comme les singes, tu es la risée des autres, alors que tu crois vivre dans le luxe parce que tu peux manger des figues sèches sans restriction. La liberté et la noblesse, ainsi que les membres de leurs tribus et de leurs phratries, sont tous partis : il n’en reste pas même un souvenir. »

Lucien, Comédies humaines, traduit et introduit par Anne-Marie Ozanam, Les Belles Lettres, 2010.

*

Vous pourrez retrouver l’intégralité des savoureuses exaspérations de Lucien en un seul volume de confection pure et soignée dans les Œuvres complètes récemment parues, une véritable oeuvre de chevet personnelle. Ricanements intempestifs et travail en profondeur de son propre art pamphlétaire garantis.

 

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