Un premier roman sorti de nulle part, ou plutôt de dix ans de gestation après une résidence d’écriture en pleine mer, voilà une surprise savoureuse.

Depuis la découverte plutôt hideuse de la nouvelle édition de À Dos de Dieu, L’Ordure lyrique de Marcel Moreau chez Quidam, profané (il fallait le faire pour profaner l’ordure, mais notre siècle ne recule devant rien) par une préface ou postface, je sais plus, dont la vulgarité n’égalait que la vantardise dans une mise en scène savamment ratée – je nourrissais pour la maison Quidam une circonspection pour le moins blessée (Marcel Moreau, on ne le peigne pas impunément en rose pour épater la bourgeoisie bohème et le faire jongler au banquet, il faut savoir ne pas tout nous voler). Ce rejet brutal s’était néanmoins trouvé récemment rééquilibré par la lecture émouvante et très fine de Finir les restes, de Frédéric Fiolof, et je m’apprêtais à simplement ne plus y prêter attention. Je snobais donc allègrement les premiers cris de hourras lancés, comme toujours, depuis septembre sur les premiers romans inoffensifs de la rentrée littéraire, dont cet Ultramarins qui avait tout pour plaire. Fort bien, qu’ils se débrouillent donc.

Mais non. Il n’est pas inoffensif et au contraire, sa corrosion lente nous coule en plusieurs mois où il a fait son œuvre en sous-marin dans nos cellules nerveuses, si vous permettez les métaphores filées au gros sel.

Qu’est-ce que c’est que ce roman, ou ce poème long, ou cette incantation ?

Le vertige magnétique d’une attraction pour l’inexpliqué, la touffeur d’un huis-clos sur un cargo qui, en pleine mer, s’arrête pour laisser plonger ses marins… Que se passe-t-il à bord, alors qu’ils remontent d’une expérience indicible ? Nous assistons avec une légère appréhension sourde à l’effleurement de l’absurde, à la déstabilisation d’une commandante qui va lentement se laisser dépouiller de toute envie de diriger ou de comprendre. Le style sobre mais entêtant de Mariette Navarro nous enveloppe en douceur pour nous écarter de toute ligne.

Je me rappelle soudain la torpeur passive au magnétisme assez vertigineux que m’avait infligé Pique-nique à Hanging Rock de Weir que je n’ai plus jamais oublié de ma vie, sorte d’envoûtement qu’on traîne partout, sans s’en défaire, et qui au détour d’une ruelle de pierres, d’un mouvement trop prononcé des vagues, d’un manque brutal de magnésium ou d’amour, nous rattrape et nous renvoie sur le rocher rouge où tout disparaîtra ou nous recrachera fous.

On ne plonge pas d’un cargo en pleine mer : la seule évocation d’une rupture aussi nette avec les règles et mêmes les tabous provoque effroi et damnation.

Pourtant, 20 ont plongé.
21 sont remontés.

À bord, il va falloir se méfier… ou laisser couler.

Ce que je partage absolument avec ce texte, c’est la vanité de régner. Le détachement de toute volonté de posséder du vassal, de l’asservi, la mise en doute de la moindre règle pour être bien sûr avant d’y obéir qu’elle sera le pacte d’une liberté à prendre dedans, et non pas une petite privation humiliante que n’en dit long que sur celui qui l’exerce.

Si tu te sens rejeté par la terre, tu es sans doute de ces marins-là, de cette commandante précise, sur ce cargo absurdement autonome, et la traversée s’annonce moite.

Réjouissons-nous, il reste de bons petits bouquins ça et là. Qui te font, toujours, toujours, plonger et repartir.

*

> Mariette Navarro, Ultramarins, Editions Quidam, 2021, 156 pages.

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