il y a des contretemps putain
il y a des contretemps qui sont essentiels

Heptanes Fraxion, Nuit bleue

Quand j’étais plus jeune, mais sans doute encore maintenant, c’est vrai, j’oublie, mon père jouait du synthé et il chantait dans des petits bars de Poitiers, ce qui me rendait confuse, je n’arrivais pas toujours à savoir si j’avais honte ou si j’étais fière : il mettait des treillis à carreaux, c’était alors la mode pour les 20-25 ans, il en avait évidemment bien plus, mais il niait. Préférait pour rire me présenter comme sa copine que comme sa fille, pour ne pas trahir son âge, justement. Il avait des tee-shirts techno fluo et pendant de longues années, sous l’effet de l’alcool et d’autres joyeusetés de la perception, mais surtout sous l’effet d’une forme larvée de sociopathie accompagnée d’une mélancolie russe à attaquer au verre pilé, il avait complètement oublié de nous aimer, mon frère, ma sœur, et moi. Il s’était barré, genre huit ans. Il se barrait souvent, cependant, et s’en faisait une promesse électorale pour son peuple d’une personne : lui. Dans son studio dépouillé où il n’arrivait pas à nous accueillir, il avait toujours un bout de mimolette durci dans le frigo et des abats frais pour son chat, sa merveille. Des guitares et des piques gratuites sur notre physique, nos études, nos mères, traînaient autour de lui. J’ai longtemps pensé qu’il fallait aimer son père, surtout s’il était décalé, paumé, plus jeune que nous dans son incapacité à se tenir, nulle part, j’ai longtemps pensé que c’était beau et noble de pardonner et puis j’ai oublié, moi aussi, et mon père a lentement glissé sur le côté de ma vie, sans que j’y repense tellement, toujours un peu confuse, mais de moins en moins : on s’habitue aux toutes petites défaites, aux éboulements de terrain sans bruit, sur vingt ans, lente érosion qui se révèlera bien plus tard, à la naissance des petits. Pas de haine non, juste un peu de fatigue, plus trop de temps pour théoriser mon père, la routine du cœur qui se terre.

Et puis il y a eu les copains ratés, un peu toujours dans la dèche, gentils mais franchement, cela ne fait pas un homme qui peut se tenir, ça non plus, quoi, gentil, mais mou, tout mou. Ou bien compliqué, harcelé par des éclairs, des stridences d’égo pas toujours prévisibles, se reprenant de justesse avant qu’on ait pu s’essuyer les pieds dessus. Cependant toujours aussi tristes. Démissionnaires. Et la démission, charmante quand on a pas trop pris de bide encore, elle te cuit n’importe quel bonhomme qui n’a pas l’heur de mourir jeune, d’ailleurs qui meurt jeune en le faisant exprès, dites ? Cela ne se pratique plus tant. Une démission qui va se préserver tout de même un peu, souvent hypocondriaque, malnutrie mais frileuse, vivant d’inconfort mais ne s’y habituant jamais. Affublés de nanas pathogènes, en collants aux motifs douteux, fières de leur dégaine sans queue ni tête et souvent très très belles en dessous, seulement toujours trop sales, la voix pétée de porter la culotte – souvent sur la tronche, ces copains ne tenaient pas grand-chose de sûr, pour sûr, sauf un goût exquis pour la musique câblée et les poètes décédés, qu’ils citaient, ivres, directement en allemand.

Mais je pourrais délayer encore, raconter mes vieilles histoires du coin de la forge à piercing, de quand j’étais cool, sauf que si je suis là à écrire ces alignements suspects, c’est sans doute parce que je ne l’ai jamais été, si cool que ça. Sans cesse retenue par une membrane de forte plasticité à me balancer au bord de la ligne mais sans jamais trop la dépasser (est-ce que tu vois ce que je veux dire ? Comme une bande de pneu collée dans le dos, qui collerait ensuite au mur et malgré mes tentatives d’envol rapide, m’éclaterait toujours sur la pierre, comme pour me dire : tu bouges pas, toi, tu regardes, tu notes.) Je vais donc raccourcir le récit de ces êtres étranges et mal nommés, uniques, à ce qu’on croit, pourtant composants fondamentaux d’une âme reléguée à la périphérie des gens biens, si l’on en lit les nouveaux sociologues réalistes, depuis leur chaire universitaire réaliste dans leur quartier réaliste, à peaufiner leurs petites publication réalistes sur nous, mais de qui parlent-ils mystère.

C’est que d’ouvrir innocemment le recueil de poèmes d’Heptanes Fraxion, je vais encore oublier de rentrer chez moi, qu’il m’a envoyé par instinct, après m’avoir demandé quelle « veine » de poésie je lisais en ce moment et alors que je n’avais pas répondu, m’envoie au visage toutes les odeurs, tous les visages, toutes les terreurs mais surtout les tristesses de ces existences présentes, simples, rassasiantes et bouillantes comme des plats du jour de la Pataterie : alors quelle veine, je ne sais pas, celle qui s’ouvre sur les ordures lyriques de Marcel Moreau ? Celle qui protubère malgré les excès de trous de David Besschops ? Celle écrasée au couteau sur la toile par Nicolas Rozier ? Celle qui sent bon la pisse et le curcuma, avec Arun Kolatkar, celle qui, avec Regina José Galindo, enrage au Guatemala d’avoir mis au monde une fille qui finira violée ou trouée d’une balle, oui, laquelle ? Les virgules de José Carlos Becerra, qui empilent ses poèmes comme les fourmis qu’il tente d’éradiquer avant de se crasher contre une bagnole en Italie, ne passant ni les années 70, ni ses propres 35 ans ? Je n’ai pas répondu parce que je n’en savais rien ; et d’abord je les lis, mais je ne suis pas sûre de les aimer, un peu comme mon père que je sais aimer quelque part, mais sans grande certitude du résultat concret.

Et puis finalement, justement, est-ce que la poésie n’a pas tout simplement vocation à échapper pour toujours aux appréciations, aux goûts : est-ce qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas

***on a un devoir de lecteur, j’en suis sûre, on doit lire, parce que tous se cassent à écrire pour nous aussi, alors on doit lire, tout ce qu’on peut, quand on le peut, tout, tout le monde, si ***

simplement la fermer et écouter ce qu’on lit résonner dans nos boîtes crâniennes, est-ce que tout le temps où on ne lit pas ces mots qui s’entrechoquant provoquent des incendies, des béances, des masses déplacées d’une paroi à l’autre, on se passe pas à côté de tout ? L’émotion qui nous vient de petites lignes abruptes imprimées pour le geste, qui pour en témoigner si personne ne se casse plus à les débusquer ?

Tiens, par exemple, j’ai entendu  hier je crois Yoann Barbereau dans Affaires sensibles, un de mes péchés mignons (l’émission de Drouelle, par Barbereau). Où l’on se demande à juste titre comment un littéraire aspirant écrivain, directeur de l’Alliance française d’Irkoutsk, de tête, a pu se retrouver à s’évader des geôles sibériennes pour courir la nuit entre les bouleaux et les loups jusqu’à la frontière estonnienne, les pieds dans le marais par -10 degrés ? Et qui répond, à moitié hilare, qu’il a tenu bon parce qu’il avait lu – et pris au sérieux – les stoïciens, et qu’il avait donc convoqué sa citadelle intérieure : ah ! alors ça marche.

Mais, comme Heptanes Fraxion ne voulait pas écrire de poème sur les poèmes et échoue, donnant à mon sens l’un des plus beaux du recueil (cité ci-dessous), je ne voulais faire aucune apologie de la lecture, et j’en fais une de plus, la rajoutant aux ébaubies de service qui, les yeux éclatés, les mains en triomphe autour de la tronche, excellent à paraître démentes quand elles vantent leur hobby : lire les morts, lire les vivants, lire parce que.

Est-ce que la poésie sociale réaliste est revenue ? Il paraît, me dit HF à je ne sais plus quelle heure sur Instagram, qu’elle a tenté un truc dans les années 1970, puis a disparu, comme les librairies engagées, toujours engagées du même côté, par ailleurs : le côté du bon moral du moment (Bonapartiste, souverainiste, royaliste quand il a fallu, maintenant autres –istes, mêmes tristes sires et siresses qui aboient nos pensées fines en gueulantes injonctions imprimées en Chine – Mais cela, je l’ai encore lu, quoique dit plus poliment, dans la Petite histoire de la librairie française, de Patricia Sorel, et vous devriez – surtout si vous méprisez vaguement les libraires, ce qui est le dernier chic chez les poètes).

Ici, donc, dans ces tranchées parmi les frites froides, les sandwichs à la moutarde et les écrivains érotomanes collants, les petites misères sont épinglées sur une fenêtre mal isolée. Mais le réaliste n’est pas toujours pauvre, triste et laid.

***Attendez, je cherche des exemples. ***

Bon, je ne suis pas sûre d’en trouver dans ce recueil mais je tombe sur cela :

tes cicatrices tu les aimes bien
parce que tu les as choisies elles
pas tes taches de naissance

peluches qui ne passent pas en machine
peluches qui chialent dans ton ventre
peluches

Et pour l’écrivain érotomane, qu’on a toutes eu la *chance* de rencontrer plusieurs fois quand on touche de près de loin son clavier pour proser à doigts hauts, voilà ce qu’il a en besace, Fraxion :

il tenait absolument à la rencontrer
parce qu’il aime sa présence
parce qu’il aime vraiment sa poésie
parce qu’il souhaiterait glisser son nom à l’oreille d’un certain éditeur

il tenait à la rencontrer mais en toute amitié hein
amitié souligné deux fois
parce que maintenant il est marié tu comprends
parce que maintenant il est papa

il trouve également qu’elle lui ressemble beaucoup
lui aussi a su saisir toutes les opportunités du terrain

femmes de ménage
militaires
nous faisons tous partie du même cercle de lumière sur la terre humaine
il lui dit
et disant cela il la prend par la taille
et disant cela il appuie ostensiblement son pénis à lui
contre sa hanche à elle et elle
elle a l’impression de choper un cancer
deux heures pour rien
(putain d’écrivain érotomane)

la ville est très triste
élections sans surprise qui vont permettre aux nouveaux élus
de continuer à nuire aux électeurs

maintenant elle est défoncée
maintenant elle a faim
elle mange des frites qu’elle trempe dans un mélange mayo/ketchup

(…)

Elle se concentre sur le ciel derrière le barreaudage
un ciel vide
un ciel sans oiseau
un ciel blanc qui fait ciller tout le monde
(pas elle)

(…)

Ah ah, merci bien HF pour ces écrivains-cancers qu’on s’attrape quelques mois par an quand on songe à leur répondre… et qui finissent tous traités pareil, arrachés comme de pénibles sparadraps parce qu’on a autre chose à foutre qu’à les bercer, les consoler, les laisser nous casser l’air de rien pour qu’on repousse dans le bon sens.

Et Heptanes Fraxion continue son maraudage tranquille dans les rues de ses yeux propres, comprenez, il faut avoir les yeux bien propres pour attraper toutes ces petites mouches qui viennent brouiller l’écran, qu’il tente de gratter pour qu’on redevienne sans doute plus dignes. Mais il nous prendra la main quelle qu’elle soit, et sans regarder sous nos ongles. On sent bien, quand le cœur est contenu et qu’il n’en fait pas tant de caisses, qu’il y a une chaleur qu’il ne faut pas trop nommer, qu’il ne faut pas effaroucher, à qui on tendra en silence un bout de son bigmac, une gorgée de Jeanlain. Moi je tends un texte, en attendant, parce qu’on y est pas, et qu’on partage finalement peu le reste, en vrai.

Et je m’arrête là avec un autre de ses poèmes, donc, celui que j’aime sans trop savoir pourquoi, en plus, pour le génie du titre, parce qu’il dit putain. Sérieusement, on dit pas putain.

en marchant vite ça se verra pas

si tu ne désires rien
tu ne sais rien

je l’ai rêvée cette phrase
écrite en espagnol
 gravée au couteau
sur une planche à découper

moi je ne parle pas l’espagnol
moi je suis l’anomalie
moi je suis la de suite suspecte
ou alors la voleuse d’amour
ou alors la petite abandonnée
ou alors la petite hybride
éduquée par les bois
et la mémoire des pierres
et l’amour de sa maman

déficience mentale
en marchant vite ça se verra pas
elle dit ça maman
je vois que ça moi
mon ourlet défait
et les mille milices scientifiques qui vont avec

souvent
souvent tous les jours
souvent à la même heure
j’échoue sur la presqu’île
où les mots me mâchent

mais j’écris pas moi je marche et puis je crie
et puis je creuse la nuit avec mes doigts
et puis je me creuse moi
 et puis plus rien

j’aime pas les poèmes putain
j’aime pas les poèmes qui parlent de poésie putain

(trop tard)

 

Heptanes Fraxion, je vais encore oublier de rentrer chez moi, éditions Gros Textes, 2021.

 

Aussi évoqués :

Marcel Moreau, A dos de dieu ou l’ordure lyrique
Nicolas Rozier, Vivre à la hache
David Besschops, Trou commun
Arun Kolatkar, Poèmes de Bombay
Regina José Galindo, Rabia
José Carlos Becerra, Comment retarder l’apparition des fourmis
Yoann Barbereau, Dans les geôles de Sibérie
Patricia Sorel, Petite histoire de la librairie française

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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