Le cancer de Wanda ne lui laisse plus de doute : elle va en mourir, et rapidement. Abordant les soixante-dix ans sans comprendre où ils sont passés, celle qui dévora les promesses ambiguës d’une Pologne mal libérée se remémore ses amours, son métier de pédiatre, sa famille et les étapes politiques décisives de ses décennies conscientes… l’homme qui l’accompagne depuis quarante ans, ses deux filles, ses parents et son frère, ses amis et collègues forment un cortège enchanté qu’elle convoque entre deux assauts de la maladie, galerie de personnages jubilatoires comme Paulina Dalmayer excelle à en composer depuis Aime la guerre !, son premier roman. Le tout est surprenant, dépourvu de mièvrerie, sec et dru comme une trique décidée à vaincre les mouches en dépit de leur nombre. Jamais Wanda ne nous apitoie, et son récit nous commande de la juger pour ce qu’elle a tenté, partout, et jamais au regard de cette odieuse ultime épreuve qu’elle affronte. La précision vertigineuse des souffrances qu’elle endure nous prévient, nous rappelle, mais ne nous écrase jamais. Ce sont, à mes yeux, les plus belles pages du roman, empathiques mais déterminées, sans fausse pudeur devant ce qui nous arrive, la consomption terminale, la disparition, la dévoration des cellules par cette maladie largement incontrôlable, féroce lot de ceux qui ont raflé tous les carnets à la loterie du bon vivant.
Et que dire de ses vues d’aigle-mère sur ses deux filles, la bipolaire et la trop bien rangée ? La distance ferme qu’elle essaye de maintenir pour ne pas sombrer dans les gouffres avec elles, les leçons discrètes qui s’invitent in extremis alors qu’elle a répugné, avant toutes les autres, à endosser le mauvais rôle de les guider plus sévèrement sur le chemin de ses valeurs, forment un cœur bouleversant à l’ouvrage, qui gravite autour de l’enfant, celui qu’on soigne, qu’on espère, qu’on délaisse, qu’on tue.
Pour finir par une démonstration insolente de reconquête : celle de l’amour libre, qui ne veut plus jamais dire la même chose à présent, qui paraît nous chuchoter ses fantaisies d’un autre millénaire, derrière la paroi d’ambre qui nous a coulés, muséifiés depuis dans nos effrois de l’autre, de son corps, de ses désirs, de ses attentes. Cette reconquête qui n’a pas besoin de décréter son état, son camp, qui ne décline aucune identité, qui vole plus haut et plus large que les toutes petites serrures où nous essayons tous nos clés, oui, la voilà, la belle affaire de cet amour « libre » mais si loyal en son centre, libre à défaut de pouvoir avec un seul être qui les contiendrait tous, étancher son éternelle soif de communion et d’abandon. La déclaration d’amour d’Edward à sa femme mourante, en fin de volume, fait déjà date. On en a besoin. On avait besoin de Wanda, de Gabriela, de Konrad, on a besoin de décider si mourir est une terreur, comment, et avec qui mourir, si vraiment on le doit. On a besoin de décider qui valoriser, qui rejoindre, qui admettre à nos côtés, on a besoin d’aimer un peu plus que notre petite personne, de faire ces enfants qui reprennent l’humanité depuis le début, inlassablement, de chercher dans chaque nouvelle portée, chaque nouvelle gamme d’accompagnement, les ferments et racines qui vont enfin faire pousser un petit droit, solide, souple, joyeux. Une femme, un homme bientôt, qui ranimeront le cadavre qu’on devient. C’est trop brutalement que nous prenons congé de Wanda, qui agonise sans le faire exprès, qui n’a pas le choix de l’humilité mais se rattrapera dans la superbe d’une échappée de gamine, après 240 pages qui filent entre les doigts. Mais la suite est prévue, et nous attendrons donc, sur les bords du fleuve, le cœur battant. Paulina, à bientôt. Merci.

Paulina Dalmayer, Les Héroïques, Grasset, janvier 2021, 240 pages. Résumé éditeur.

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Au ranch, on ouvre la fenêtre sur la neige et en se laissant traverser par le froid, on s’écoute Girls in Airports, Fables, en relisant un petit extrait :

« J’ai arrêté de me peser, évitant ainsi de chiffrer ma disparition » – Extrait :

La nuit commence à peine pour les habitués et ne je voudrais pas la gâcher en tombant dans les vapes. En outre, mon cou, mes épaules, mes bras, mes avant-bras, mes mains, mes doigts, mes côtes, ma colonne vertébrale rongée sur toute sa longueur par le cancer comme un vieux pull par les mites, mais aussi mon coccyx, mon fémur droit et mon fémur gauche, mes deux tibias, mes tarses et même les phalanges de mes orteils me font souffrir. C’est une douleur d’avant l’invention des antalgiques de palier 3, une torture orientale, que je comparerais à la tentative de remplir mes os avec du fer liquide. Elle me submerge, me rend hargneuse. Je presse Edward, « Dépêche-toi ! » Et je geins, en prenant la précaution de ne pas trop ouvrir la bouche car j’ai peur que mes dents ne tombent d’un seul coup. Boum ! Une poignée de pois chiches jetée par terre. Voilà qu’une force intérieure, logée en moi à mon insu, tente d’expulser mes yeux hors de leurs orbites. Je saisis ma tête entre mes mains, me couvre la bouche, ferme les paupières, je serre mon crâne, tente de maintenir ma mâchoire en place, en vain.
Seul un train me percutant à grande vitesse pourrait me soulager. La morphine ne viendra pas à bout du dragon en colère qui s’amuse à arracher, lambeau après lambeau, ma viande de ma carcasse. Edward saisit la situation, me prend dans ses bras, ce qui est, à ce jour, la pire saloperie qu’il m’ait jamais faite. Comment, soûl, arrivera-t-il à se traîner jusqu’à la porte, avec mes deux cent huit os pourris ? Presque cinquante kilos de restes avariés. J’ai arrêté de me peser, évitant ainsi de chiffrer ma disparition. Mais j’en ai vu quelques-uns qui sont descendus à moins de quarante kilos avant de crever. En combien de temps le dragon bouffera-t-il les dix kilos qui me séparent d’eux ? (pages 99-100)

Pour poursuivre la route ensemble...
L’été invincible d’Albert Camus

Pour ma mère. J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal. Albert Camus, La mer au plus près. « À midi sur les pentes à demi sableuses et couvertes d’héliotropes comme d’une écume qu’auraient laissée en se retirant les vagues furieuses des derniers jours, > Lire plus

Arrivée au Centre, j’attends

J’avais oublié la brume, ce matin Orléans disparaît. Je descends tôt vers la Loire, à travers les ruelles aux pierres blanches qu’on devine douces, qu’on ne touche pas encore. Depuis que je sais marcher, à nouveau, que je ne me perds plus, j’avale les artères et les petites veines, les > Lire plus

De part et d’autre du continent tragique – Llewelyn Powys, De l’ébène à l’ivoire

Sur l’ébène et l’ivoire est gravé le même sombre destin. Proverbe arabe « Ecoute, quand tu as le temps, tu devrais noter tous les jours des impressions vivaces de ton pays pour en faire – à la Conrad – quelques nouvelles. Garde la main en notant dans ton journal toutes les > Lire plus

Se retrancher contre la plèbe – L’art du livre par André Suarès

"Comme une église s'offre à l'homme qui prie, le livre appelle une vie qu'anime la passion de connaître, qui cherche et qui médite. Un si bel objet, si pur et > Lire plus

Destinée en panne – François Ide, God Bless America

Ce pourrait être un livre de trop, de plus, voire de retard sur l’Amérique blanche à la « destinée manifeste » façon descente d’oxycodone, coïts d’obèses et maillots de bain Trump, une sorte d’énième trash novel où le narrateur éduqué et cynique cabotinerait sur le compte d’une classe sociale si facile à > Lire plus

Se rendre sans se soumettre – D.H. Lawrence, Le Renard

Comme toujours sensuelle, magnétique et si finement perspicace, la prose de D.H. Lawrence étreint et caresse, pousse dans tous les retranchements avant de toucher précisément ce point où tout être même le plus récalcitrant s’ouvre et se rend dans un évanouissement charnel.

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